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Les trois blessures narcissiques des dirigeants arabes


L’article est paru dans le journal montréalais Maghreb-Canada Express dans son édition d’avril 2011.

Dans un article intitulé « Les trois blessures narcissiques de l’homme occidental », j’avais essayé de reprendre, non sans un certain sarcasme, la thèse élaborée par Freud au sujet des trois blessures narcissiques infligées à l’homme occidental par la science moderne. Au moment où j’avais publié l’article, j’avais promis aux lecteurs de rédiger un texte sur les blessures infligées à l’homme oriental. Chose promise, chose due. Quelques années plus tard, je trouve de quoi honorer ma promesse, sans pour autant user du même ton sarcastique du premier article car ni le sujet ni les circonstances ne me le permettent. Cette fois-ci, le sujet de l’article portera sur les trois blessures narcissiques des dirigeants arabes.

Il va pratiquement sans dire que l’historique chaîne des soulèvements populaires qui éclatent dans un nombre de pays arabes en ce début de 2011 aura de lourdes conséquences sur le plan politique, stratégique et économique de cette région du monde. Ces brusques et surprenants bouleversements auront également de profondes conséquences psychologiques sur les principales cibles de la crise, à savoir les dirigeants arabes qui devront tragiquement faire face aux unes des plus insoutenables blessures narcissiques jamais infligées à leur insurmontable ego jusque-là inébranlable, du moins pas publiquement. Elles sont en nombre de trois : publique, stratégique et égocentrique.

1. Une blessure publique. Les dirigeants arabes déchus n’ont peut-être pas été très surpris par les grognes populaires manifestées haut et fort à leurs égards et dont ils se foutaient pas mal depuis belle lurette : les injustices sociales accumulées à leurs actifs depuis plusieurs décennies de règne absolue, les libertés brimées à tout point de vue, leur irritante inertie face au dossier de l’Irak et de la Palestine ainsi que leur connivence avec Israël perçue par leurs populations respectives comme étant le signe éclatant d’une trahison systématique…tous ces éléments qui ont presque toujours existé ne semblaient pas les inquiéter tant que cela. Or, le hic semble se situer ailleurs cette fois-ci. Jamais les dirigeants arabes ne se doutaient que leurs populations allaient leur manifester aussi clairement et rapidement une désobéissance quasi unanime; leur faisant ainsi subir une spectaculaire humiliation « publique » rendue davantage incontrôlable sous l’effet des réseaux sociaux qui propageaient à la vitesse de l’éclair les représentations publiques de la révolte. L’exemple le plus manifeste d’une telle humiliation publique nous est livré par le cas de Kadhafi et son peuple. N’avait-il pas dit à maintes reprises que son peuple ne le lâchera pas, qu’il mourra pour le défendre, que son pays incarne l’inébranlable esprit tribal des clans soudés…? Et pourtant! Quiconque connaît le véritable esprit du Colonel saura comment interpréter de tels propos : l’humiliation publique lui est tellement insupportable qu’il parlait de lui-même en utilisant la troisième personne du singulier (ce qui signifie en communication interpersonnelle l’ultime stade de l’ego qui établit une distance nette et insurmontable entre le sujet et son destinataire) en disant devant une foule rassemblée pour l’occasion : Si le peuple n’aime pas Mâammar, Mâammar mérite de mourir. Si le peuple ne veut pas de son Chef, son Chef mérite de partir… C’est dire que le choc d’une telle blessure narcissique publique est de taille. Mais il n’est pas le seul à le vivre. Ben Ali, Mobarak, Saleh, Boutaflika et les autres devraient vivre le même choc narcissique publique quand ils voient leurs peuples respectifs crier fortement : On ne vous aime pas, dégagez!

2. Une blessure stratégique. Malgré tout ce qui précède, les dirigeants arabes déchus auraient pu tenir le coup s’ils ne subissaient pas le coup fatal d’une deuxième humiliation pour le moins surprenante : celle qui provient de leurs propres alliés stratégiques, les chefs d’états occidentaux. Si un Ben Ali a été maintenu allègrement en poste au pays des Hammamats, si un Mobarak a régné en pharaon au pays des pyramides, si un Kadhafi s’est attribué le titre de Roi des rois d’Afrique, c’est en quelque sorte grâce au soutien stratégique (qui ne veut pas dire non hypocrite) des puissances occidentales, notamment l’alliance de l’Oncle Sam et de la Tante Élisabeth. La surprise cette fois-ci a ceci d’humiliant qu’elle montre aux chefs d’états arabes que leurs alliés stratégiques sur qui ils ont souvent pu compter ont vite changé de cap en leur retirant leur appui aussi bien précieux que confortable. Comme par enchantement, l’appui de l’Occident a cessé d’être inconditionnel et éternel. Bien au contraire. Les Obama de ce monde ont préféré se retirer d’affaire laissant aux naufragés le déplaisir de couler seuls au nom d’un soupçonnable respect du droit des peuples à la révolte. L’humiliation de Ben Ali provient de ses alliés les plus dévoués, les Français. Celle de Mobarak provient des États-Unis. Et celle de Kadhafi, des deux.

A l’humiliation publique, s’ajoute la blessure stratégique : deux coups qui achèveront les blessés à jamais…ou presque.

3. Une blessure égocentrique. Que restera-t-il de nos sujets à l’étude après avoir subi de telles humiliations à la fois surprenantes et affligeantes? Il ne restera pas grand chose à récupérer tellement la plaie est profonde. Une dernière blessure égocentrique est sans aucun doute la plus assommante et la moins guérissable à très long terme. En tout cas pour les chefs d’états arabes qui ont subi de tels sorts à la fin d’une longue vie publique et d’une tumultueuse carrière politique, il ne restera pas grand chose à espérer.

Des exemples, il y en a. Après sa chute Ben Ali fuit la Tunisie vers l’Arabie Saoudite alors qu’il parait en forme. Quelques jours plus tard on apprend qu’il serait atteint d’une maladie grave. La presse française annonce même son décès. Malgré le mystère qui entoure son état de santé, une chose est sûre : la blessure égocentrique est quasi inguérissable; elle serait à l’origine de tout malaise si grave soit-il. Idem pour le cas de Mobarak : à peine quelques heures se sont écoulées après sa chute, la presse annonce qu’il souffre lui aussi d’un profond malaise et que l’on craint pour sa vie. Encore une fois, la blessure égocentrique n’aurait pas épargné cet ancien militaire qui n’aurait pas vu l’humiliation d’un œil très positif. Quid du cas de Kadhafi, qui incarne la suprématie légendaire du Moi dans sa version la plus spectaculaire et, c’est le cas de le dire, la plus indomptable? À quelles conséquences devrait-on s’attendre lorsque l’on sape au plus profond de son psyché celui dont l’excentricité n’a d’équivalent chez les humains que la folle envie de Néron qui s’amusait à chanter et à jouer de la lyre au sommet du Quirinal, pendant que Rome, sa propre ville, brûlait devant ses yeux? Kadhafi ne serait-il pas prêt à brûler Tripoli pour la simple raison que son amour-propre soit aussi bafoué publiquement et stratégiquement? C’est possible surtout lorsque la blessure égocentrique est inguérissable et que la vengeance est le dernier recours. Car, comme le disait le célèbre philosophe britannique Francis Bacon dans ses EssaisCelui qui s’applique à la vengeance garde fraîches ses blessures.

Que Dieu nous en préserve!

4 réflexions sur “Les trois blessures narcissiques des dirigeants arabes

  1. Il t’aura fallu 7 ans pour pondre cette suite…qui je l’avoue est bien ficelée…je n’ai pas lu la totalité de l’article car ma perspicacité neuronale est à son plus bas, mais j’ai aimé la structure et la façon dont tu traites le sujet…l3oquba lmazid mina al3ataa attaquafi…

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