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Communication et politique, la relation incestueuse : cas de l’Affaire DSK


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La directrice éditoriale du journal Le Monde, Sylvie Kauffmann, a publié aujourd’hui une analyse du traitement médiatique de ce qu’il est convenu d’appeler l’Affaire DSK (l’arrestation de l’ex-patron du FMI et candidat aux prochaines élections présidentielles en France, Dominique Strauss-Khan, suite à des accusations d’agression sexuelle et de séquestration contre une employée d’hôtel à New York). 

Parue aujourd’hui dans l’édition en ligne du journal Le Monde, l’analyse proposée par l’éditorialiste fait ressortir ce qui, ma foi, me paraît être la nature « incestueuse » des relations qui existent dans certaines sphères politico-médiatiques, notamment en France. En particulier, cette relation a ceci d’incestueux qu’elle unit dans le même lit d’une part la politique (personnifiée par certains élus et hauts dirigeants) et la communication (que semblent représenter journalistes et spin doctors -ou si voulez ces « communicants » faiseurs d’image des gens d’influence). Or ce qu’il faut retenir d’un tel rapport c’est que si, en temps normal, le lien « douteux » qui lit dans bien des cas journalistes et politiques semble faire partie des « tabous » dont on préfère parler entre « initiés » dans les coulisses du pouvoir et loin des tribunes, bref dans l’ombre, la crise, elle, vient basculer les choses. Ce n’est qu’en temps de crise que, généralement, le public découvre la face cachée d’un tel rapport.Les conséquences d’une telle découverte auprès du public seraient proportionnelles à l’image que celui-ci croit avoir des journalistes et des dirigeants. Si bien que dans le cas qui nous occupe ici, la plupart des Français avançaient d’emblée la thèse du complot dont serait victime DSK; ce dernier semble être investi d’une image plutôt favorable aux yeux des Français. Une image qui tente de rompre strictement avec celle qu’auraient tenté de diffuser les médias américains. C’est ce qu’on appelle en psychologie sociale, une dissonance cognitive. 

Bien qu’il ne soit pas le seul cas de figure- l’histoire médiatique regorge d’exemples du genre- l’Affaire DSK semble avoir éveillé la conscience de certains journalistes soucieux du soupçon voire du déclin qui mine de plus en plus les mythes fondateurs du journalisme : crédibilité, impartialité, objectivité…

Kauffmann ira jusqu’à en tirer trois leçons. Les voici selon elle :

Article paru dans l’édition en ligne du 28.05.11 du journal Le Monde

Le déferlement de l’affaire DSK des deux côtés de l’Atlantique a fait voler en éclats quelques solides tabous et révélé au grand jour ce que le public perçoit comme des codes tacites en vigueur dans l’univers des élites politiques françaises, avec la bénédiction des médias. Il faut, bien sûr, impérativement distinguer le dossier judiciaire – les accusations pénales qui pèsent sur l’ex-directeur général du Fonds monétaire international (FMI) aux Etats-Unis, la présomption d’innocence, le traitement de la victime présumée – et les interrogations que l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn a suscitées, ici comme aux Etats-Unis, sur nos mœurs politiques, sociales et médiatiques. De ce deuxième volet, puisque le premier relève de la justice, trois leçons peuvent déjà être tirées.

Le retour du différend transatlantique Dans les médias américains, les Français sont à nouveau à la fête, peuple de « hot rabbits » dirigé par des politiciens prédateurs, qui prétend avoir fait la Révolution en 1789, mais ne supporte pas de voir ses élites traitées comme le commun des mortels. Au mieux, de manière générale, nous préférons fermer les yeux sur les comportements délictueux de notre classe dirigeante : c’est une question de culture.

En France, l’humiliation publique infligée, à l’échelle mondiale, par la justice américaine à l’accusé présumé innocent a profondément choqué et jette une lumière crue sur un système judiciaire perçu comme plus inégalitaire et moins respectueux des grands principes démocratiques que ne le proclament les Américains. Dans le système judiciaire américain comme dans le système de santé, l’argent fait la différence.

L’affaire Clinton-Lewinsky, le dossier Roman Polanski et l’épisode de la guerre d’Irak l’ont montré : quel que soit le motif, politique, culturel ou diplomatique, à la moindre crise le différend transatlantique ressurgit, et le fossé qui nous sépare en matière de valeurs réapparaît, béant.

Cette divergence entre Européens et Américains n’est jamais aussi virulente que lorsqu’elle concerne la France. Des deux côtés, on se vautre dans les clichés, le réflexe nationaliste joue à fond, masquant, malheureusement, ce qui pourrait être un vrai débat.

L’hypocrisie française C’est un fait difficilement contestable : en considérant le comportement privé de la classe politique comme hors sujet, même lorsqu’il jette une ombre évidente sur la personnalité de l’élu ou du ministre, la presse ne fait pas son travail. Déjà soupçonnés de collusion avec les élites, les journalistes font aujourd’hui figure d’accusés, coresponsables d’une omerta que découvre le grand public.

Il ne s’agit pas d’absoudre les médias. Les remous causés par l’affaire DSK ont au moins le mérite de provoquer des débats dans les rédactions, y compris celle du Monde. Mais les journalistes sont l’émanation d’une société, de même que la législation qui encadre leur travail en protégeant la vie privée est l’émanation des élus. Si la presse française n’a pas de tradition d’investigation à l’anglo-saxonne, si, contrairement à de nombreux pays européens, nous n’avons pas de quotidiens sensationnalistes tabloïds, si les médias sont généralement respectueux de l’autorité et de la séparation vie privée-vie publique, c’est aussi parce que cela reflète une culture largement partagée en France.

La presse française est plus volontiers une presse d’opinion qu’une presse d’investigation. L’expression « journalisme d’investigation » désigne davantage le travail mené auprès des enquêteurs, policiers, avocats ou magistrats, chargés des gros dossiers judiciaires, que l’enquête de terrain brute, profonde et fastidieuse. Fastidieuse, car la France est aussi un des pays démocratiques où l’Etat et les centres de pouvoir, notamment économiques, se protègent le mieux contre la transparence.

Nous avons une loi interdisant l’atteinte à la vie privée, mais nous n’avons pas de loi sur la liberté de l’information sur le modèle de celle qui, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, force l’administration à s’ouvrir. Lorsqu’il y a évolution en la matière, c’est sous l’effet de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. Les fameux « communicants », officines de contrôle de l’image des hommes politiques et des PDG, ont acquis en France un pouvoir inégalé dans les pays occidentaux, court-circuitant les classiques directions de la communication. Ils ont créé des règles du jeu toujours plus restrictives et les journalistes s’y sont pliés.

L’affaire Woerth a montré les limites de l’investigation journalistique : la proximité de l’ancien ministre du budget et de sa femme avec la famille Bettencourt a ouvert un opportun débat sur les conflits d’intérêts. Là, la presse a fait son travail, mais la classe politique n’a pas pris le relais – et pour cause. Indignation dans l’opinion, création poussive d’une commission par l’Elysée. Et puis ? Plus rien. On ne peut à la fois exiger de la presse qu’elle pourfende l’opacité et trouver normal que des barrières sans cesse plus hautes soient opposées à son travail.

L’hypocrisie française, c’est aussi une façon de ridiculiser l’intégrisme américain sur les relations hommes-femmes, l’égalitarisme forcené, les procédures mises en place pour décourager le harcèlement sexuel, puis de se scandaliser que l’on ait passé sous silence les mauvaises habitudes de nos hommes de pouvoir. Pourquoi Tristane Banon n’a-t-elle pas porté plainte après sa violente rencontre avec DSK, en 2002 ? Parce qu’elle ne voulait pas être « la fille qui a eu un problème avec un homme politique « . Le message est clair : notre société réprouve ceux – et surtout celles – qui détruisent l’image des hommes de pouvoir.

L’exigence de la parité Soudain, les langues se délient. Journalistes et collaboratrices des hommes politiques racontent la « séduction » masculine au quotidien, et surtout ses dérives. Sans tomber dans le puritanisme, il existe un remède à ces dérives : la parité hommes-femmes.

Dans les métiers qui se sont féminisés, dans la presse, dans le milieu hospitalier, des comportements communément admis il y a trente ans, ceux de rédacteurs en chef à l’égard de jeunes recrues féminines, ceux de médecins à l’égard des infirmières, sont de moins en moins tolérés. Les hommes, tout simplement, osent moins lorsque les femmes sont plus nombreuses et – c’est crucial – au même niveau d’autorité qu’eux.

La politique a, jusqu’ici, réussi à échapper à la féminisation. Quelques figures de proue ne suffisent pas : Martine Aubry et Christine Lagarde à elles seules ne changeront pas des habitudes si confortablement installées. Si, en revanche, le nombre de députées était plus proche de 280 que de 113 sur 577, les couloirs de l’Assemblée nationale seraient plus policés. Et notre vie politique et médiatique certainement plus saine.

Par Sylvie kauffmann
kauffmann@lemonde.fr

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