Charlie Hebdo novembre2001

Les caricatures de Charlie Hebdo : la sémiotique d’une provocation 1/2


rassouli1

La provocation

Charlie Hebdo novembre2001
La couverture du numéro spécial de Charlie Hebdo

Le 2 novembre 2011, le magazine satirique français Charlie Hebdo consacre un numéro spécial, titré Charia Hebdo et dans lequel il présente un ensemble de caricatures qui réfèrent à la doctrine musulmane. Le but de la publication, disent les auteurs, est une forme de réaction contre les résultats des élections en Tunisie remportées par le Parti Ennahda. Mais aussi en réaction contre  le Conseil national de transition en Lybie qui annonce déjà la mise en place de la Charia musulmane comme source de gouvernement possible après la chute et la mort de Kadhafi. À peine sorti en kiosque, le numéro en question ne tarde pas à susciter la controverse au sein de la communauté musulmane. C’est parce que le Magazine ne s’en tenait pas à caricaturiser certaines pratiques musulmanes (polygamie, châtiments, rapports sexuels, etc.) Pire. Ce qui semble susciter la grogne, c’est que le Magazine décide pour la première fois de publier à la Une du numéro spécial une forme caricaturale de ce qu’il considère être le Prophète de l’Islam le représentant comme rédacteur en chef du Numéro et à qui on prête les mots suivants : 100 coups de fouet si vous n’êtes pas morts de rire!

Au lendemain de la publication, les locaux de Charlie Hebdo sont brûlés, sa page Facebook supprimée et son site web piraté. Les principaux dessinateurs du Magazine, notamment Luz et ses camarades, sont mis sous protection policière. Le quotidien français Libération qui décide d’héberger provisoirement le site de Charlie Hebdo fait lui aussi l’objet d’une attaque pirate. Les menaces contre les deux organes de presse pullulent sur internet.

Quand j’ai appris la nouvelle, je ne savais pas quelle lecture je devais en faire. Est-ce une lecture d’un Musulman qui semble attaqué dans ses propres valeurs auxquelles il réserve un respect sans appel? Est-ce une lecture d’un étranger qui réside en Occident et à qui on ne cesse de répéter les notions parfois creuses d’une possible communication interculturelle animée par le désir jobard de « vivre ensemble » en dehors des préjugés et des regards stéréotypés? Ou bien celle d’un sémiologue-communicologue, c’est-à-dire un spécialiste de la communication visuelle et des messages codés pour qui l’analyse des supports médiatiques n’a plus de grands secrets? À vrai dire, sans me défaire des deux premières lectures identitaires, je devais partir de ma posture intellectuelle, celle que me confère mon statut de sémiologue-communicologue, afin de pouvoir faire une lecture sémiotique de la controverse, tout en ajoutant, à ma manière, ma propre voix à celles qui ont crié à la provocation.

La sémiotique de la provocation

Chaque représentation iconique, qu’elle soit un tableau de peinture, une photographie de presse, une affiche publicitaire, une bande dessinée ou une caricature, assume au moins une des deux fonctions suivantes : une fonction de communication et une fonction d’expression.

Une image assume une fonction de communication quand elle est conçue par un destinateur/auteur afin d’agir sur le destinataire/lecteur en lui livrant un message clair. L’image devient ainsi un médium, c’est-à-dire un support visuel qui contient un message à forte charge référentielle susceptible de rejoindre un ou des destinataires connus et identifiés. Ordinairement, c’est cette fonction qu’assument (ou semblent assumer) les images publicitaires et les photographies de presse qui ont une charge communicative plus ou moins forte, selon l’importance du message qu’elles sont censées transmettre aux destinataires.

Une image assume une fonction d’expression quand elle est créée pour elle-même, ou encore quand elle ajoute la valeur esthétique à son contenu plastique, iconique ou référentiel. Elle devient à la fois le sujet et l’objet de son propre message. C’est le cas des tableaux d’art plastique, d’arts figuratifs ou non figuratifs, certaines caricatures aussi.

Or, ce qui semble être clair dans cette disctinction entre les images qui assument une fonction de communication et celles qui possèdent une fonction d’expression, peut devenir – dans bien des cas –  une source de contrainte pas si évident que cela semble l’être. Nous assistons dès lors à une double contrainte selon que l’on se situe du côté du destinateur ou de celui du destinataire. Cette double contrainte se manifeste dès que l’on pose le problème de l’intention du destinataire (conpcept-clé dans l’analyse sémiotique des messages) jumelé à un autre problème tout aussi important, celui de l’interprétation qu’en fait le destinateur. La combinaison de cette double contrainte peut rendre une image de communication (affiche publicitaire) une source de controverse parce qu’interprétée par le destinataire comme moyen d’expression, de propagande, de diffamation, etc. Ceci est dû en grande partie à l’intention de créer du destinataire mais aussi au caractère polysémique des messages iconiques. La polysémie des images est un concept qui ne fait plus débat. La preuve : en publicité, il suffit  de penser aux fameuses affiches créées par le photographe Toscani pour le compte de Benetton afin de se rendre compte de l’ampleur du phénomène causé par la jonction d’une double contrainte : de communication et d’expression.

Un autre exemple de cette double contrainte nous est présenté par les caricatures destinées à faire rire dans une société donnée et qui deviennent l’objet de sacrilège dans une autre. Les caricatures de Charlie Hebdo sont aussi un exemple édifiant qui illustre ce problème. Afin d’illustrer le propos, prenons l’exemple de la caricature qui fait la couverture de Charlie Hebdo.

(À suivre)

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