femmes

A la recherche du punctum


Qu’est-ce qui me retient devant ce tableau, intitulé In the Souk (ou Women of Algiers) et qui a été réalisé au XIXème siècle par un peintre orientaliste, l’Américain Frederick Arthur Bridgman? Que représente-t-il (non pas dans l’absolu, c’est-à-dire dans ce qu’il contient comme différents iconèmes que l’on pourrait recenser de première vue: femmes couvertes, marchand ambulant, ruelle etc.), mais plutôt que représente ce tableau à moi en particulier, c’est-à-dire à moi en tant que spectator culturellement identifiable; un être purement subjectif qui se distingue des autres spectateurs du tableau? En d’autres mots, ce tableau me parle-t-il? Dans l’affirmative, que serait-il en train de me dire? Et s’il était en train de me parler, cela suppose qu’il utiliserait un langage que je comprends déjà et que je saurais aisément déchiffrer.

Mais est-ce uniquement à cela qu’en tienne ma relation avec ce tableau? N’est-il pas en train d’exercer sur moi, toujours en tant qu’être subjectif, une autre attirance que je ne saurais totalement ni objectivement relater en mots, si savants soient-ils? Quel est son impact  sur mon psychè? Comment est-ce qu’une scène qui se caractérise à la fois par sa banalité et son anachronisme pourrait m’affecter (justement c’est de l’affect qu’il s’agit ici) à tel point qu’elle fait naître en moi une certaine émotion doublée d’une fébrilité indescriptible?

Je regarde le tableau plusieurs fois. Je le scrute. Je le balaye en surface, en diagonal, de fond en comble. Je focalise sur un iconème en particulier dans l’espoir de trouver l’élément déclencheur de l’affect. Je l’écoute, ce tableau. J’essaie de le lire aussi. Est-il en train de me raconter une histoire? Quel est le studium qu’il contient et grâce auquel le créateur a su abondamment faire profiter son oeuvre pour le pur plaisir de mes yeux? Pour cela, il me fallait  »plonger » dans l’histoire non point pour le plaisir du récit, mais rien que pour détecter ce qui a réussi à me poindre, à me piquer, à m’affecter. Bref, je me sers du studium comme alibi dans ma recherche du punctum.

Telle une représentation théâtrale ou cinétique, le tableau que je suis en train de regarder en tant que spectator est une forme de mise en scène (picturale) d’une histoire. Comme toute bonne histoire, celle-ci possède sa propre unité spatio-temporelle, mettant en vedette des antagonistes qui ont chacun son caractère, son statut social, ses fonctions au sein de l’ensemble. Mais ce n’est pas tout. Bien qu’elle soit une représentation picturale, c’est-à-dire par défaut statique, figée, la scène du tableau est aussi investie d’une action. Elle n’est pas immobile, inerte; elle est dynamique, vivante. Les personnages ne sont point inanimés, privés de toute volonté d’action. Ils agissent. Mieux que cela, ils interagissent d’abord entre eux (puisqu’ils jouent dans la même scène). Ils interagissent ensuite avec le spectateur l’invitant subtilement à ne plus se contenter de son rôle passif de regardeur, mais à participer pleinement dans l’acte scénique lui-même.

Voilà son secret du punctum. Le tableau interagit avec moi : il m’invite à prendre part à l’action qui s’y déroule. Par le fait même, il agit sur moi : je ne saurais parfaitement jouer mon rôle improvisé qu’en me mettant dans la peau du personnage que j’incarnerais. C’est justement ce changement de posture (je me vois transporté d’un statut passif de spectator à celui, très actif, d’actor dans la fabula) qui m’émeut, m’affecte, me touche. Cela semble évident pour moi maintenant.

Dès lors je me demande pourquoi. Il devrait y avoir un autre secret du punctum recherché. Ce dernier n’a pas encore livré tous ses mystères. Je plonge encore une fois dans l’histoire, le studium, toujours dans la poursuite incessante des origines de ma fascination pour le tableau que je contemple moult fois. Et pendant que je le parcours,  à la recherche des origines du punctum, je sens une force magique qui m’emporte dans le temps et dans l’espace anachroniques du tableau.

Je me vois tel le personnage Gil dans le récent film de Woody Allen, Midnight in Paris, qui s’étant lassé de la suffisance de sa fiancée et de ses futurs beaux-parents, va sillonner la ville française à la recherche d’inspiration pour son futur roman. C’est alors qu’il est invité à monter dans une vieille voiture (ayant le même rôle que mon vieux tableau) qui va l’emporter vers le Paris des années 1920 (et moi vers le Maroc des temps immémoriaux). A mesure que les nuits passent, Gil va faire des rencontres tout aussi invraisemblables les unes que les autres : Picasso, Hemingway, Dalí, Lautrec, Matisse, Stein et d’autres personnalités qui ont marqué la Belle époque. Tel le personnage Gil, le tableau en question me fait remonter dans l’histoire lointaine. Au fil de mes visites, je rencontre mes arrières-grands-parents que je n’ai jamais connus. Je me vois comme un gosse désoeuvré, en train de courir dans les ruelles mythiques d’El Habous, situées au coeur du légendaire quartier Derb Sultan où j’ai passé ma Belle époque à moi. Je peux aisément identifier l’odeur que dégage l’âne du tableau, cet animal si doux et si faussement docile qui sert de quadri-porteur à ce marchand ambulant. Ce derner n’est pas sans me rappeler ces vendeurs de légumes et d’objets domestiques tout genre qui, généralement à dos d’âne ou, au mieux, à dos de mule, annoncèrent leur arrivée tant attendue dans le quartier à coups de cris et parfois de fouet (comme le met en scène un autre tableau de Bridgman, The Orange Seller).

the Orange Seller

Le passage du marchand ambulant était, pour plusieurs femmes, l’occasion à saisir afin d’engager, lors des interminables marchandages, des conversations parfois hors champ portant sur des sujets diversifiés, allant de la montée des prix des denrées de première nécessité (farine, blé, sucre, huile…) jusqu’aux manigances de la voisine qui cherche à tout prix à caser sa fille aînée avant l’arrivée d’un prétendant à sa cadette. Tel le personnage Gil, je fais des rencontres intéressantes non point  les rues de Paris, mais plutôt dans les ruelles étroites du tableau. Je rencontre le marchand ambulant. Je sens l’odeur de l’âne qui transpire sous le soleil torride de midi. Je trébuche par terre. Je mords le pavé asphalté. Je faufile entre les passants qui peuplent le souk voisin. Je vole une pomme que je partage avec mon ami et complice, non pour marquer un quelconque signe de générosité de ma personne, mais dans le seul but de partager la culpabilité avec lui; advenant qu’un jour je devais la sentir, cette culpabilité. Je ne vois rien d’autre. Je ne vois que du désoeuvrement. Je ne me vois ni en train d’étudier (ce serait trop lourd à mes yeux de gamin). Je ne me vois pas en train de subir la pression sociale (ce serai trop hypocrite à mon goût). Je ne vois que des moments de plaisir, de joie, de quiétude. Et tout cela m’affecte. Me touche. Me pointe.

Irais-je jusqu’à dire que tout cela me blesse? Oui, dans un certain sens. C’est que la nostalgie dans laquelle je me suis emporté ne durera que le temps que je passe à contempler le tableau. Contrairement aux personnages de la scène picturale qui résistent à toute tentative d’actualisation, ne voulant ainsi rien savoir de mon propre présent, ma seule et unique vérité…contrairement à eux, qui se plaisent dans leur monde idyllique, moi, ô pauvre moi!, je me dois de retrouver l’amer goût de l’ici et maintenant. Voilà encore une fois la source de ce double sentiment paradoxal, celui de la fascination et de la blessure. Celui de l’affect et de la piqûre. Celui de l’aventure du voyage dans le temps et du choc du retour au présent.  

Au fil de ses voyages anachroniques, Gil va tomber amoureux d’Adriana, qui de son vivant était la Muse des peintres Modigliani et Picasso. Or, puisque celle-ci ne rêve que du Paris qu’elle a connu et  où elle choisira de rester, Gil devait faire sa séparation douloureuse car, lui, n’était que de passage et il a bel et bien son Présent qui l’attendait. À l’instar du triste sort de Gil, les acteurs permanents de la scène picturale me laissent à mon sort, reprennent mon rôle d’acteur pour le remettre incessamment à d’autres qui prendront le relais. Je retrouve, non sans amertume, mon ancien statut de spectator; sauf que cette fois-ci, je le retrouve un peu moins désabusé puisque l’aventure à laquelle le tableau me faisait participer était suffisamment utile voire totalement nécessaire dans ma recherche du mystérieux punctum. Mon propre punctum.

ET vous, éventuels spectateurs du même tableau, quel est votre punctum?

Voici d’autres tableaux d’Orient du même peintre Bridgman:

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