La photographie de Aisha Bibi parue en  couverture du magazine Time le 9 aout 2010

Bibi Aisha ou le retour de l’image de propagande


La photographie de Aisha Bibi parue en couverture du magazine Time le 9 aout 2010

Si l’on considère que par propagande, on signife toute «action psychologique qui met en œuvre tous les moyens d’information pour propager une doctrine, créer un mouvement d’opinion et susciter une décision», selon le Centre national de ressources textuelles et lexicales,   on peut dire qu’il s’agit ici d’une image de propagande. Dans son édition du 9 aout 2010, le magazine d’information américain Time publie en couverture une terrible image que l’on peine à fixer du regard. Il s’agit du portrait de Bibi Aisha, une jeune femme afghane âgée de 18 ans a qui on aurait arraché le nez et les oreilles. Si la photographie est choquante, le message textuel qui l’accompagne est déroutant. La photographie est accompagnée d’un texte : What happens if we leave afghanistan : « Ce qui arrivera si nous quittons l’Afghanistan ». Le portrait, pris par la photojournaliste sud-africaine Jodi Bieber, a reçu en février 2011 le grand prix 2010 du World Press Photo.   

 Le magazine Time se sert de l’effrayante photographie en vue d’illustrer un long reportage sur l’histoire « dramatique » de la jeune femme. On y apprend que le nez et les oreilles de Bibi Aisha ont été tranchés au couteau par son époux (un prétendu Taliban) après avoir fui le foyer de sa belle-famille; cette dernière lui réservant un mauvais traitement depuis son mariage à l’âge de 12 ans. Décrite par la rédaction du Magazine Time comme étant « puissante, choquante et inquiétante », la photographie de la jeune femme atrocement mutilée fait couler beaucoup d’encre non sans provoquer  ̶  partout dans le monde  ̶  de vives réactions allant de la sympathie (plusieurs offres caritatives proposent de financer la reconstruction du visage de la jeune femme; comme il apparait dans cette photo publiée par le journal britannique The Guardian) jusqu’à la dénonciation (les Talibans eux-mêmes disent qu’il s’agit d’une image de propagande).

Bibi Aisha avant et après la transformation



Les Talibans qui se sentent visés par la portée du message ne tardent pas à publier une lettre pour dénoncer la manœuvre du Time :

L’Émirat Islamique d’Afghanistan rejette cette fabrication des Américains, qui publient ces mensonges pour divertir l’attention des gens du vrai problème : leur défaite cuisante. Cette propagande désespérée par le Time montre au monde entier jusqu’où peuvent aller les médias pour faire plaisir aux US, au prix même de leur intégrité journalistique (…) Nous sympathisons avec notre sœur Aisha et nous appelons cet acte atroce un crime contre l’humanité et contre la loi Islamique.

Au-delà de l’aspect anecdotique qui entoure la publication de l’histoire de la jeune femme afghane et des diverses interprétations qui le public lui réserve, il n’en demeure pas moins vrai que son portrait mis en couverture le place sans trop de peine dans la catégorie des images de propagande. Et ce  à partir du moment on essaie d’établir le rapport entre la photographie de la jeunne fille mutilée et le texte qui l’accompagne.

Dans le cas de la couverture du Time, ce rapport s’établit grâce à la double structure de son message qui est à la fois iconique et textuel. Une structure propre à toute photographie de presse que Roland Barthes, dans son article Rhétorique de l’image, a tenté d’analyser sous l’angle du rapport entre l’image-relais et le texte-ancrage.

Si l’image de la femme afghane joue le rôle d’une image-relais en faisant référence à l’atrocité de son malheur, le texte qui l’accompagne oriente la signification vers d’autres avenues jusque-là peu ou pas identifiées. La fonction auto-référentielle du message iconique cède le pas à un message connoté, rendu possible grâce au contenu du message linguistique : What happens if we leave Afghanistan. «Ce qui arrivera si nous qui quittons l’Afghanistan», comme par anomalie, rompt avec le contenu du message iconique pour faire appel à une réalité politico-historique plus complexe que ne le laisse deviner, de première vue, l’aspect purement esthétique de la photographie.

En se dotant d’un savoir encyclopédique, on apprendra qu’au moment où la photographie a été publiée, les États-Unis étaient en train de négocier une entente de conciliation avec les Talibans;  ce qui aboutirait au retrait des troupes américaines et mettrait fin à leur occupation controversée de l’Afghanistan. Cette fonction d’ancrage du texte inscrit le message au complet dans une dynamique de lecture différente. Il semble que c’est le moyen opté par la rédaction du Time afin d’illustrer, par le biais d’une image-choc, la nature des atrocités auxquelles sont livrées les femmes afghanes. Le portrait de la fille se lit dorénavant comme le symbole de la violence contre les femmes; lesquelles sont identifiées comme les victimes d’un régime sans pitié, celui des Talibans. Par le biais du texte, on ajoute un point de vue qui engage la rédaction du Magazine à prendre position contre le retrait des troupes américaines d’Afghanistan. Le «We/nous» de la phrase additionne à la mise en scène de l’image toute la dimension idéologique de son dispositif d’énonciation initialement «occulté».

De ce fait, on passe d’un message référentiel, sans code, à un message fortement codé qui aboutit par «masquer» la réalité à laquelle il est censé référer. Le réel est partiel. Dans ce cas-ci, il est aussi partial.

On en conclut que le magazine Time, – considéré tout de même comme le premier magazine d’information aux États-Unis – s’engage dans la voie de la propagande en utilisant au moins deux techniques classiques du modèle de l’information de propagande : la technique de la peur (si nous quittons l’Afghanistan, les démunis seront isolés et auront peur de la boucherie des Talibans) et la technique du buc-émissaire (Bibi Aisha incarne toutes les femmes victimes de la Barbarie). Ce qui marque le retour délibéré des médias américains au modèle de la communication de propagande qui marquait toute l’époque des deux guerres mondiales et une bonne partie de la guerre froide du siècle dernier. Ce modèle a été utilisé par les pays en conflit, comme les États-Unis, l’Allemagne, la Grande Bretagne, la France et bien d’autres. Il a été résumé par Lord Psonby, un aristocrate socialiste et pacifiste comme suit :

Il faut faire croire

  1. que notre camp ne veut pas la guerre
  2. que l’adversaire en est responsable
  3. qu’il est moralement condamnable
  4. que la guerre a de nobles buts
  5. que l’ennemi commet des atrocités délibérées (pas nous)
  6. qu’il subit bien plus de pertes que nous
  7. que Dieu est avec nous
  8. que le monde de l’art et de la culture approuve notre combat
  9. que l’ennemi utilise des armes illicites (pas nous)
  10. que ceux qui doutent des neuf premiers points sont soit des traitres, soit des victimes des mensonges adverses (car l’ennemi, contrairement à nous qui informons, fait de la propagande).

Appliqué aux conflits actuels, il semble que le modèle fait sensation aujourd’hui. Un subtile remake assez dangereux. Méfiez-vous-en!


7 réflexions sur “Bibi Aisha ou le retour de l’image de propagande

  1. En effet, le danger de toute propagande culmine dans le fait de s’appuyer sur un incident (réel ou factice) pour en détourner la signification dans le sens qui arrange son auteur et amener a une action qui lui est favorable. Ici la manoeuvre est claire. Le magazine se sert du visage de la victime pour donner un caractere pseudo humanitaire de l occupation de l’Afghanistan par les Americains et leurs alliés de l’Otan. Pour cela, je conseille de lire le dernier numero du magazine Maniere de voir consacré a ce type de guerres dites humanitaires.

    Envoyé de mon iPhone

  2. Merci pour ce texte qui montre à quel point les médias traditionnels sont tellement désepérés que maintenant ils retournent à l’ère de la propagande. Quel recul dramatique! Il ne faut pas croire à tout ce qu’on lit, c’est vrai.

    En tout cas, bravo!

  3. Tu as bien fait de citer le cas de la Lybie avec lequel on a une proximité spatio-temporelle qui fait en sorte qu’on pourra mieux illustrer le problème. Les images diffusées en boucle dans la plupart des médias internationaux n’ont malheureusement pas été filmées par les agences de presse traditionnelles. Si le monde a pu assister en direct au lynchage de Kadhafi, c’est grâce aux lybiens eux-mêmes qui étaient les auteurs de ces images. Évidemment, il s’agit là d’une matière à l’état brut dont les médias ne peuvent que raffoler afin de s’en servir pour des fins qui, hélas! dépassent le seul souci d’informer…

  4. Maiiiiis bien sûr: les talibans sont de gentils humanistes incompris, dans l’univers mental desquels se trouvent sûrement les clés d’un monde meilleur et plus juste…tandis que les USA représentent le pire rassemblement d’êtres humains que la Terre ait jamais porté, un pays de barbares incultes et belliqueux, dont la puissance s’exerce sans aucune règle, et ne s’explique que par leur oppression sur le reste du monde…Bref, qui a (et aura) toujours tort quoi qu’il puisse dire ou faire. J’ai bon, là ?

    1. Merci d’avoir pris le temps de lire et commenter mon article sur la photo de Bibi en couverture du Times. Je devrais plutôt vous remercier du temps consacré à rédiger votre commentaire mais, à vrai dire, j’ignore si vous avez mis autant de temps à lire mon texte; autrement, nous aurions eu droit à un commentaire moins « hors sujet » que celui-là. En effet, il va sans dire que mon texte ne parle guère de ce à quoi vous faites allusion. Je suis un sémiologue – j’analyse les rapports entre le texte et les images dans un contexte médiatique ainsi que les multiples enjeux de ces rapports  – cela devrait vous sembler évident. Quant au rapport entre les Talibans et les Américains, je dois vous avouer que je ne connais son existence que dans les couvertures du Times et du Wall Street Journal ou encore sur les écrans de CNN ou d’Aljazeera. C’est dire que pour moi il est davantage un triste spectacle hollywoodien qu’un véritable cas de relations internationales. Par conséquent, je laisse aux spécialistes le soin de m’ expliquer ses mises en scènes (un peu à la manière du Making Off qui accompagne en supplément les coffrets DVD tous genres). Peut-être m’apprendrait-il de nouvelles techniques de fabrication du consentement (cf. Manufacturing consent de Chomsky ou encore son autre l’Amérique et ses nouveaux mandarins).  Pour le reste de mon texte, relisez-le et il me fera plaisir de lire vos commentaires sur son vérigable contenu.

      Bien à vous, m.c.

      Envoyé depuis un mobi

      1. Certes…D’innombrables logues, arguant de logies fort diverses et les invoquant comme une garantie de neutralité quasi scientifique -qui leur permettrait notamment de diagnostiquer les hors-sujets- n’en communient pas moins, consciemment ou non, dans ce que j’ai encore le droit de voir comme une des hallucinations les plus rassembleuses et les mieux partagées de notre temps à propos des USA (y compris hélas par certains Américains). Merci de ne pas ressentir ces constatations comme un offense personnelle, et de comprendre que je ne poursuivrai pas cet échange…

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