Le festival Mawazine: la dégoûtante face cachée du business-culture


Le texte en bas est tiré du dernier livre-choc intitulé Le roi prédateur écrit par deux journalistes français, Catherine Graciet et Éric Laurent (auteur entre autres du fameux livre La mémoire d’un roi, entretiens avec Hassan II). Le roi prédateur, fortement bien documenté, défend la thèse selon laquelle le roi actuel du Maroc ainsi que ses fidèles copains de fêtes – devenus pour la plupart ses conseillers les plus proches – sont en train de contrôler presque l’ensemble de l’économie du pays dans un esprit, disent les auteurs, de quasi monopole. En fait, pour les auteurs, le Monarque a peu ou pas d’intérêt pour la politique ni de son pays ni de la politique tout court. Tout ce qui compte à ses yeux, c’est le business. Le roi possède tout, ou presque : agro-alimentaire (Marjane, Acima, Domaines royaux…), Finances (Attijariwafabank, UPLINE, SNI, CDG…) énergie (Nareva), énergies renouvelables (MASEN), télécommunications (WANA), constructions (CGI), etc. Ce qui ferait du citoyen marocain non plus uniquement le        « sujet » de la monarchie mais aussi le client du monarque. Un triste constat que l’on a du mal à comprendre encore moins à digérer surtout lorsqu’on sait que le holding royal Siger (par définition quand on le lit à l’envers Regis, qui veut dire tout simplement Roi en latin), vient d’absorber l’empire ONA, ce qui va en faire presque l’unique fournisseur des Marocains. Même la culture (je dirais plutôt la business-culture) ne lui échappera pas. Ici une partie du livre qui traite d’un autre stratagème « juteux » dont le principal objectif consiste à faire des profits…beaucoup de profits au nom d’une certaine idée vague et suspecte de ce que les copains du roi ont de la culture.

Voici une partie du livre consacrée à l’arnaque appelée Mawazine.

Le festival de Mohammed VI

[…] À l’origine, l’événement partait d’un bon sentiment royal : offrir à la capitale du royaume un festival digne de ce nom. Après tout, la ville de Fès avait le sien, consacré aux musiques sacrées et de renommée internationale, la jolie ville fortifiée d’Essaouira aussi, avec les musiques gnaouas… Décision fut donc prise d’occuper le créneau des musiques du monde, avec l’ambition de rapprocher les cultures sud-sud.

Dans un premier temps, le projet fut sagement confié à un proche du Palais, qui dirige aujourd’hui le Collège royal, Abdeljalil Lahjomri, un homme cultivé. Et la magie opéra, il parvint à insuffler une âme à Mawazine. « Rencontres culturelles d’un bon niveau avec des débats mais aussi la venue d’artistes connus, et moins connus, mais toujours intéressants. C’était le bon temps», soupire une fidèle du festival, qui a la nostalgie des premières années.

En 2006, malheureusement, Mawazine traversa une grave crise financière. On frôla la banqueroute et, pour sauver sa création, Mohammed VI envoya Mounir Majidi à la rescousse. C’est alors qu’il s’installa avec son équipe à la présidence de l’as­sociation Maroc Cultures, organisatrice du festival. La program­mation fut remaniée dès 2007. Nettement plus clinquante – on y invite Shakira, Stevie Wonder, Sting, Elton John… –, elle se veut surtout désormais plus populaire. La foule est toujours au rendez-vous, et même les princesses accourent. Ainsi, en 2009, Lalla Selma, la rousse et discrète épouse de Mohammed VI, ainsi que leur fils Hassan assistèrent au concert de Whitney Houston.

Hélas, cette année-là, la fête fut endeuillée : onze personnes périrent au cours d’une bousculade. Une seule issue était ouverte pour évacuer des milliers de spectateurs, et certaines familles de victimes n’ont toujours pas été indemnisées. Mais ce n’est pas la seule zone sombre de Mawazine.

Dans le monde des affaires, il existe une expression, celle d’« impôt Mawazine », qui désigne l’obligation tacite faite aux institutions du royaume, ainsi qu’aux grandes entreprises, privées comme publiques, de subventionner le festival du roi. Avec un budget de 62 millions de dirhams en 2011 (6,2 mil­lions d’euros), les fonds récoltés par l’association ne suffisent pas.

Marwan 2 travaille au sein de Maroc Cultures, présidée par Majidi. Il y occupe des fonctions transversales grâce auxquelles il est en contact avec de nombreux collaborateurs. Pour lui, « même si, aujourd’hui, on dit que le festival n’est plus sub­ventionné sur deniers publics, il s’agit d’un mensonge. En 2010, la ville de Rabat a discrètement donné 1,1 million de dirhams à Mawazine [110 000 euros]. Puis, en 2011, un membre du conseil de la ville m’a confirmé que Rabat aurait déboursé autour de 4 millions de dirhams [400 000 euros] », affirme-t-il sans pour autant apporter de preuves à l’appui de ses dires. Et ce ne serait pas tout. « Du côté des entreprises publiques, les principaux sponsors sont la CDG et l’OCP, à hauteur de 1 million de dollars environ chacune 2, Royal Air Maroc prend en charge les voyages de centaines de personnes, quant à l’ONCF [Chemins de fer] et l’ONE [électricité], ils verse­raient entre 50 000 et 80 000 dollars environ », poursuit-il.

Le privé ne semble pas en reste. Le financier Othman Benjelloun (groupe BMCE) et le patron du groupe Akwa, qui est aussi ministre de l’Agriculture, Aziz Akhennouch, débour­seraient chacun autour de 1,5 million de dirhams 3. Maroc Télécom « cotiserait » à hauteur de 1,3 million de dirhams. La SNI, l’ONA, les deux holdings royaux qui ont récemment fusionné, mettent également au pot, tout comme Attijariwa­fabank, mais de façon semble-t-il plus modeste.

Ces informations sont en grande partie corroborées par des enquêtes parues dans la presse marocaine. Ainsi, dans son édition du 11 mai 2011, L’Économiste explique, au sujet des bailleurs de fonds du festival, qu’en 2011 les subventions à Mawazine auraient atteint 21 millions de dirhams (2,1 millions d’euros), soit 34 % du budget de l’événement. On apprend également ils seraient vingt et un sponsors et partenaires. Parmi eux, on peut notamment citer deux entreprises à capitaux émiratis, JLEC et Maarbar, mais aussi Maroc Telecom, l’Office chérifien des phosphates (OCP), Lafarge Maroc, ainsi que des filiales des groupes français Accor et Véolia. Mais les montants versés restent tabous. « Aucun sponsor parmi ceux que nous avons contactés n’a souhaité révéler sa contribution au sponsoring de Mawazine 2 », explique L’Économiste.

À en croire Marwan, certaines entreprises seraient même taxées deux fois. « Pendant la durée du festival, on leur demande en plus d’acheter des loges VIP pour le prix exorbitant de 400 000 dirhams (40 000 euros), soit le coût d’un appartement de moyen standing, ainsi que des cartes à 2 000 dirhams (200 euros), pour avoir le droit de pénétrer dans le carré VIP. »

L’année où Mawazine a failli mourir

Cette combine aurait pu continuer longtemps si les mani­festants du 20-Février, motivés par les révolutions en Tunisie, en Égypte et au Yémen, ne s’en étaient mêlés. Dès les pre­miers troubles au Maroc, en février 2011, fleurissent sur les pancartes des slogans hostiles à Mounir Majidi, mais aussi à Mawazine. La dilapidation des deniers publics est particuliè­rement pointée du doigt.

« Les supputations quant à l’annulation du festival allaient bon train au sein de l’équipe, se souvient Marwan. On ne savait vraiment pas s’il serait maintenu ou non. Majidi se faisait tout petit et est allé se cacher en Floride. » Puis, vers la mi-avril 2011, ce fut le soulagement : Mohammed VI donnait son feu vert. L’édition 2011 de Mawazine fut donc maintenue en dépit de la grogne sociale. Ainsi en avait décidé le roi.

Pourtant, à quelques semaines à peine des trois coups, on frôla la catastrophe. Un média français, Africa Intelligence, jeta en effet un pavé dans la mare en publiant une information qui sema la zizanie dans les plus hautes sphères du Palais. Un certain Peter Barker-Homek, de nationalité américaine et ex-P-DG de l’entreprise pétrolière Taqa, détenue par l’émirat d’Abu Dhabi, se mit à table après avoir été renvoyé. La rancune tenace, il demandait devant la justice américaine 130 millions de dollars à son ancien employeur.

Dans sa plainte, déposée en août 2010 devant la justice améri­caine, il accuse, entre autres, Taqa de l’avoir envoyé au Maroc en 2008 « pour céder des parts dans le capital de la centrale de Jorf Lasfar, contrôlée par Taqa, à plusieurs individus 5 ». Jorf Lasfar fournissant près de la moitié de l’électricité au Maroc, cette centrale est considérée comme l’une des concessions les plus rentables au monde. On imagine sans peine que les discussions, si elles ont eu lieu, ont tourné autour de très gros montants.

Surtout, dans cette plainte, Peter Barker-Homek affirme que non seulement il n’a pas accepté de se rendre au Maroc, mais encore qu’il a refusé d’y financer cinq éditions d’un fes­tival de musique 2.

Une lettre de son avocat, adressée en janvier 2011 au bureau des alertes de la Commission des opérations de Bourse, la SEC américaine, apportera plus de précisions sur ces alléga­tions. Barker-Homek y explique que le président de Taqa lui avait demandé de « verser 5 millions de dollars par an à Hassan Bouhemou, P-DG de la SNI, pour financer un festival de musique […] afin que Taqa décroche le feu vert pour procéder à l’extension de la centrale d’électricité de Jorf Lasfar 6 ». Révé­lation ou règlement de comptes ? Pour la newsletter Maghreb Confidentiel, qui publie des extraits de cette lettre, le festival de musique en question est celui de Mawazine.

De son côté, Hassan Bouhemou nie en bloc et crie au complot. Peut-être dit-il vrai ? « Il semble que l’Américain se soit trompé d’Hassan et vise en réalité un Hassan d’une autre entre­prise royale 2 », croit savoir une connaissance de Bouhemou.

Dans le courant du mois de mai 2011, Bouhemou se fendra même d’un communiqué où l’on peut lire : « Je ne suis ni n’ai été “l’animateur principal”, ni animateur tout court, ni membre d’une quelconque structure de gestion du festival Mawazine, et par voie de conséquence en aucun cas son intermédiaire de collecte ni son dépositaire de fonds. » Et, en juin 2011, il portera plainte pour diffamation, à Paris, contre Maghreb Confidentiel.

Trop tard, le mal est fait et le sigle de JLEC, l’un des principaux partenaires du festival et filiale de Taqa au Maroc, est effacé du matériel promotionnel de l’édition 2011. Tout comme le nom de Moncef Belkhayat, qui dirige la communication de Maroc Cultures, disparaît des dossiers de presse et autres pla­quettes. Avec sa finesse coutumière, ce « communicant » avait insulté publiquement, et à plusieurs reprises, les manifestants du 20-Février, les traitant sur les réseaux sociaux de traîtres à la monarchie et de suppôts du Front Polisario !

« Le premier jour de l’édition 2011 de Mawazine, Mounir Majidi a assisté en famille au spectacle d’ouverture. Il est venu entouré de ses lieutenants, mais en réalité le carré VIP était presque vide », raconte Marwan. Pour se rassurer quant au succès de « son » festival, Mohammed VI téléphona à son secré­taire particulier, qui, dit-on, transpirait à grosses gouttes…

Mounir Majidi assistera à presque tous les concerts pour bien montrer qu’il jouit de la confiance du roi. « Pour donner le change à la rue et faire croire que le festival rencontrait un énorme succès, les communicants de Maroc Cultures ont triché sur les chiffres du nombre de spectateurs ayant assisté aux concerts. Ils les ont fait varier en fonction de la notoriété de la star qui se produisait, mais l’objectif fixé était d’annoncer plus de deux millions de visiteurs pour avoir fait mieux qu’en 2010 », poursuit Marwan. Mais le coeur n’y est plus.

Fatim Zahra Ouataghani, la patronne de PR Media, l’agence qui gère les relations presse du festival, sèche concerts et confé­rences de presse. Les rumeurs les plus folles courent alors au sein de l’équipe de Maroc Cultures. « On parlait de sociétés écrans auxquelles certains prestataires du festival devaient reverser une partie de leurs gains », raconte Marwan. Indéniablement, le charme est rompu. Mais, si les Marocains ont la nausée, les hommes du Palais ne voient rien, n’entendent rien, ignorent les avertissements qui leur sont envoyés.

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