Sur la notion d’usage en communication


La notion d’usage se situe au carrefour des disciplines qui se partagent le champ de la communication (Chambat, 1994). Une lecture des principaux écrits portant sur la notion d’usage fait, cependant, ressortir la polysémie voire la confrontation des définitions de cette notion. Comme le souligne Pierre Chambat (1994) :

Alors que la question des usages occupe une place importante, voire centrale dans la sociologie des TIC, le contenu et le statut théorique de la notion sont loin de faire consensus. Il serait vain de prétendre en apporter ici une définition, car sa signification résulte d’opinions théoriques qui la dépassent : elle participe en effet de débats qui opposent, en sociologie, l’agent et l’acteur, les niveaux macro et micro, la technique et le social, l’empirisme et la théorie critique.

Toutefois, malgré la difficulté de cerner toutes les significations de la notion d’usage, certains chercheurs tentent d’en proposer des définitions. Nous rapportons celle proposée par Jouët (2002)

Jouët (2002, p. 27) définit l’usage en tant que « construit social ». À ce stade-ci, l’usage est analysé à partir d’une série d’entrées dont l’auteur propose le découpage suivant : « la généalogie des usages, le processus d’appropriation, l’élaboration du lien social et l’intégration des usages dans les rapports sociaux » (Jouët, 2002, p. 27). En effet, cette posture propose donc d’analyser l’objet d’étude en tant que « construit social », c’est-à-dire dans une dimension ne se réduisant pas aux « seules formes d’utilisation prescrites par la technique », mais qui  « s’étend aux multiples processus d’intermédiation qui se jouent pour lui donner sa qualité d’usage social. » (Jouët, 2002, p. 27). Dans sa définition, l’auteur insiste toutefois sur deux constats qui régissent le rapport entre le technique le social : d’abord, la dimension sociale de la technique, comme le postule la sociologie de l’innovation, est « originelle » dans ce sens qu’il n’existe pas « d’extériorité de la technique à la société ». De ce constat, « l’usage serait incorporé dans la conception même de l’objet technique ». Ensuite, ces « formes d’utilisation prescrites par la technique » auxquelles fait appel l’auteur, seraient  partie intégrante de l’usage même.

En somme, selon l’auteur, bien qu’elle soit sujette à d’innombrables interprétations, l’étude des usages demeure un courant théorique qui, depuis une vingtaine d’années, donne lieu « à un enrichissement des problématiques et à une connaissance interdisciplinaire de plus en plus fine des multiples processus qui façonnent la construction de l’usage social des machines à communiquer. » (Jouët, 2002, p. 27)

L’importance accordée la notion d’usage se manifeste principalement dans les dimensions suivantes :

D’abord, en adoptant une vision critique des TIC, la théorie des usages nous permet de saisir, dans leur ensemble, les différents processus d’appropriation de l’objet technique, allant des fondements conceptuels qui accompagnent son développement en arrivant aux véritables usages que les utilisateurs en font.

En outre, la théorie des usages nous invite à examiner de plus près ces véritables usages car, souvent on assiste à un décalage entre les utilisations attendues et les utilisations réelles. Un constat dont fait état bon nombre de recherches portant sur la sociologie des usages des TIC. (Charon, 1987; De Certeau, 1980, Piette, Pons, Giroux, Millerand, 1998.)

De ce fait, l’étude critique des usages permet d’avoir un recul face au déploiement des discours sur la technologie qui, « malheureusement, développent une vision cornélienne que racinienne des usages sociaux de la technique; vision que, trop souvent déjà, sont venus démentir les faits ». (Mercier, Plassard, Scardigli, 1984, p. 5). L’exemple du vidéo, entre autres, est à ce propos fort important. Initialement, cet outil était conçu pour être « un merveilleux instrument de création et de communication appelé à fonder une convivialité nouvelle ». Or, « les utilisations actuellement dominantes du magnétoscope ne semblent pas tellement créatives ou communicationnelles. » (Mercier, Plassard, Scardigli, 1984, p. 6).

Les exemples qui illustrent ce détournement d’utilisations des objets techniques sont multiples. Tous montrent que l’usage de la technologie ne dépend pas du seul facteur de la loi mécanique. Comme le soutiennent (Mercier, Plassard, Scardigli, 1984, p. 6), « il n’y pas que la technique qui résiste, les valeurs et les modes de vie quotidienne ont aussi leurs rigidités ».

Une nouvelle dimension illustre l’attention particulière que certains chercheurs accordent à l’étude critique des usages. Cette dimension est relative à l’importance de l’usage en tant que facteur clé qui détermine la survie d’un objet technique. En effet, bon nombre d’outils et de technologies ont dû rapidement disparaître quand on n’a pas réussi à les faire intégrer au sein des pratiques quotidiennes des usagers. À ce stade-ci, l’exemple du Minitel demeure significatif. En revanche, d’autres technologies ont pu s’installer au sein des pratiques quotidiennes des usagers jusqu’à devenir, dans un laps de temps, un phénomène de société. Le développement exponentiel des jeux vidéo, à la fin des années 1970, et celui d’Internet dans ce tournant du siècle s’avèrent deux exemples caractéristiques.

Pour aller plus loin :

Breton, Philippe. « Discours d’accompagnement », dans Les nouvelles technologies : quels usages, quels usagers?, Dossiers de l’Audiovisuel, no 103, Paris, INA, La documentation française, mai-juin 2002., pp. 5-9.

CARON, André H., GIROUX, Luc, DOUZOU, Sylvie (1985). «  Diffusion et adoption des nouvelles technologies : le micro-ordinateur domestique  », Canadien Journal of Communication, no 114, pp. 369-389.

CHAMBAT, Pierre (1992). «  Technologies à domicile  », Esprit, no 186, pp. 99-112.

FLICHY, Patrice (1995) a. «  L’action dans un cadre sociotechnique. Comment articuler technique et usage dans une même analyse?  », Les autoroutes de l’information, un produit de la convergence, sous la direction de J.-G. Lacroix et G. Tremblay, Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec, pp. 405-433.

Jouet, Josiane. « Retour critique sur la sociologie des usages », Réseaux no 100, vol. 18, Paris, France Télécom R&D, Hermès Sciences Publications, mai 2000. Repris dans Dossiers de l’Audiovisuel, no 103, Paris, INA, La documentation française, mai-juin 2002., pp. 25-27.

Jouet, Josiane, Les TIC : « facettes des discours auprès du grand public », Terminal, Paris, L’Harmattan, été 2001. Repris dans Dossiers de l’Audiovisuel, no 103, Paris, INA, La documentation française, mai-juin 2002., pp. 21-23.

MERCIER, Pierre-Alain et al. (1984). La société digitale, Paris, Seuil.

PIETTE, Jacques, Christian-Marie PONS, Luc GIROUX et Florence MILLERAND (2001). Les jeunes et Internet : Représentation, utilisation et appropriation, rapport final de l’enquête menée au Québec dans le cadre du projet de recherche international, ministère de la Culture et des Communications, Gouvernement du Québec.

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