Le constructivisme social : notes critiques sur la thèse de Berger et Luckmann


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Présentation

La thèse de Berger et Luckmann postule que la réalité est un « construit social ». Pour étayer leurs propos, ils tentent de déceler les mécanismes (dispositifs et structures) mis en place par les différentes sociétés afin de construire leurs réalités respectives. La question de base étant : « comment la réalité sociale est-elle construite ? » Pour ce faire, Berger et Luckmann avancent que les processus d’objectivation, d’institutionnalisation et de légitimation, fournissent à l’individu les bases rudimentaires de la construction sociale de sa propre réalité.

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L’objectivation : est l’attribution progressive du statut de réalité à ce qui n’est d’abord qu’une notion abstraite, et sa transformation en un objet quasi concret et matériel. Le langage y joue un rôle fondamental : les objectivations nous guident dans la façon de nommer et définir ensemble les différents aspects de notre réalité de tous les jours, dans la façon de les interpréter, statuer sur eux et, le cas échéant, prendre une position à leur égard et les défendre. Elles peuvent agir en tant que signifiants, comme elles peuvent se transformer en un instrument de pouvoir et, par conséquent, de contrôle.

L’institutionnalisation : en partant du postulat selon lequel toute activité humaine est sujette à l’habituation, les auteurs avancent que le processus d’institutionnalisation consiste à « typifier » et à contrôler la conduite humaine (verticalement). Pour y parvenir, les institutions établissent des modèles prédéfinis en canalisant les actions dans une direction bien définie « au détriment de beaucoup d’autres directions qui seraient théoriquement possibles ». L’institutionnalisation permettra donc de répondre à un souci de partage, en livrant des « stocks de connaissance » transmis d’une génération à une autre (horizontalement).

La légitimation : en reprenant l’approche de Weber, Berger et Luckmann donnent un sens plus large à la notion de légitimation. Selon eux, le processus de légitimation se définit comme étant une objectivation de signification de « second ordre ». A cet égard, sa fonction sert à fournir des significations subjectives à partir des significations objectives de « premier ordre ». L’objectif d’une telle légitimation consiste à rendre à la fois objectivement « accessibles » et subjectivement « plausibles », les significations (objectivations) déjà existantes et institutionnalisées. Berger et Luckmann distinguent quatre niveaux de légitimation :

Le premier niveau est préthéorique : il s’agit du processus de légitimation naissante qui se traduit lors de la transmission de l’expérience par le biais du langage (par exemple : la transmission d’un vocabulaire de la parenté légitime ipso facto la structure de parenté). Ce stade de légitimation représente le fondement d’une connaissance évidente car il répond efficacement aux questions du type « Pourquoi? », que l’être humain se pose dès son enfance.

Le deuxième niveau est un ensemble de dispositifs théoriques rudimentaires : il s’agit des schémas d’explication regroupant une série de significations objectives (par exemple : proverbes, poèmes, maximes…).

Le troisième niveau est purement théorique : celui où l’on retrouve les acteurs (légitimateurs) chargés de légitimer des comportements sociaux en fournissant « des cadres de référence assez étendus aux secteurs respectifs de conduite institutionnalisée.» (Par exemple : membres de la famille, spécialistes, intellectuels…).

Le quatrième niveau est celui de l’univers symbolique où sont intégrées toutes les activités humaines (mythes, utopies, histoires, vie, mort…). Il est conçu comme la « matrice de toutes les significations socialement objectivées et subjectivement réelles. »

Critique

Les forces de la théorie. La perspective ethnométhodologiste proposée par les auteurs se place dans une longue filiation théorique, celle de la phénoménologie de Husserl et Heidegger. Leur œuvre carrefour fait une synthèse savante des principaux courants de pensée en sociologie de la connaissance. On y trouve discutées avec brio les idées de Aron, Durkheim, Garfinkel, Habermas, Marx, Pareto, sans oublier bien évidemment celles de Schütz et Mead…pour ne citer que ceux-là. Par ailleurs, ce qui constitue le point culminant de cette théorie est l’abandon de la distinction classique – et en particulier développée dans les approches fonctionnalistes – entre le sujet et l’objet. Cette hypothèse amène à donner un nouveau statut à ce qu’il est convenu d’appeler la « réalité objective », définie par des composantes objectives et (inter)subjectives. De ce fait, il serait convenable de considérer qu’il n’existe pas a priori une réalité objective, – bien que Berger et Luckmann ne nient pas son importance – mais que toute réalité est appropriée par l’individu ou le groupe, reconstruite dans son système cognitif, intégrée dans son système de valeur dépendant de son histoire et du contexte social et idéologique qui l’environne. Et c’est cette réalité appropriée et structurée qui constitue pour l’individu ou le groupe la réalité même.

Ses limites. Par contre, depuis la publication du livre de Berger et Luckmann en 1966, l’expression « construction sociale » ne cesse de connaître un usage à la fois diversifié et abusif. D’où son ambiguïté. Au dire des auteurs de la version française du livre, si Berger et Luckmann ne sont certes pas responsables de l’usage abusif que connaîtra par la suite cette expression, il n’en reste pas moins « qu’ayant fait de la conscience subjective le fondement ultime de leur compréhension de la vie sociale, l’ambiguïté fondatrice contenue dans la formulation d’origine a, sinon encouragé, au moins facilité certains emprunts indus. » D’où l’expansion d’un courant de pensée radical qui n’échappe pas au piège du déterminisme constructiviste, et dont les tenants passent au crible presque tous les aspects de la vie quotidienne, dans un étourdissant processus de destruction/reconstruction parfois sans limite. Force est de constater que, ironiquement, ce qui a constitué au départ la force de la théorie de Berger et Luckmann, en deviendra par la suite, la source de sa faiblesse.

Référence

Berger, Peter et Luckmann, Thomas. 2006. « La société comme réalité objective », in La construction sociale de la réalité. Traduit de l’américain par Pierre TAMINIAUX, revu par Danilo MARTUCELLI. Paris : Armand Colin.

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