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Il ne faut pas se moquer des sentiments des vieux, parce que parfois ils se réalisent.


Je tire l’essentiel de cette petite histoire qui suit d’un livre intitulé Je ne suis pas ici pour faire un discours de l’écrivain colombien, Gabriel García Márquez (prix Nobel de littérature en 1982).

Voici comment la raconte – à peu près – l’auteur lors d’un discours prononcé le 3 mai 1970 à Caracas, au Venezuela, dans lequel il raconte « comment il s’est mis à écrire »:

Imaginez un petit village avec une vieille femme et ses deux enfants, un garçon de dix-sept ans et une fille de quatorze. Elle leur sert le petit déjeuner et on voit qu’elle est très préoccupée. Ses enfants lui demandent ce qu’elle a et elle répond: « Je ne sais pas, je me suis réveillée avec le pressentiment qu’il va se passer quelque chose de très grave au village. »

Ils se moquent d’elle, lui disent que ce sont des pressentiments de vieille, des choses qui arrivent. Le fils s’en va jouer au billard et alors qu’il est sur le point de faire un carambolage très simple, son adversaire lui dit: « Je parie un peso que tu vas le rater. » Tout le monde rit, lui aussi, il joue et il manque son coup. Il donne à l’autre le peso et lui demande: « Mais que s’est-il passé? C’était un carambolage très facile. » Et il ajoute: « Il est vrai que ce matin ma mère m’avait dit qu’il allait arriver quelque chose de très grave au village. » Tout le monde rit, le gagnant rentre chez lui, ou se trouvent sa mère et une cousine. Tout heureux, il déclare: « J’ai gagné un peso à Dámaso le plus facilement du monde, parce que c’est un idiot. » «Et pourquoi c’est un idiot? » « Parce que sa mère s’est réveillée ce matin avec l’impression qu’il allait se passer quelque chose de très grave au village et ça l’a tellement perturbé qu’il n’a pas pu faire un carambolage tout bête. »

Alors sa mère lui dit: « Ne te moque pas des sentiments des vieux, parce que parfois ils se réalisent. » Sa cousine l’écoute et va acheter de la viande. Elle dit au boucher:  «Je voudrais cinq cents grammes de viande», et elle ajoute: «Non, un kilo parce qu’on dit qu’il va se passer quelque chose de très grave, et il vaut mieux prendre des précautions. » Le boucher lui vend la viande, et quand une autre femme entre pour acheter cinq cents grammes de viande, il lui dit: « Prenez-en un kilo parce qu’on dit qu’il va se passer quelque chose de très grave, qu’il faut prendre des précautions et faire des provisions. »

Alors la vieille lui répond: « J’ai plusieurs enfants; donnez-m’en plutôt deux kilos.» Elle emporte les deux kilos et, pour écourter l’histoire, je dirai qu’en demi-heure le boucher, qui n’a plus de viande, abat un bœuf, le vend tout entier, et la rumeur enfle. Arrive le moment    tout le village attend qu’il se passe quelque chose. Les activités cessent et bientôt, à deux heures de l’après-midi, il fait, comme toujours, une chaleur étouffante. Quelqu’un dit: « Vous vous rendez compte de la chaleur qu’il fait? »    « Mais il fait toujours chaud au village. » « Pourtant, dit quelqu’un, il n’a jamais fait aussi chaud à cette heure-ci. » Tout à coup, dans le village désert, sur la  place déserte, un petit oiseau vient se poser, et la nouvelle circule de bouche en bouche: « Il y a un petit oiseau sur la place. » Alors, épouvantés, les gens viennent voir le petit oiseau. 

« Mais il y a toujours des petits oiseaux sur la place. » « Oui, mais jamais à cette heure-ci. » À un moment, la tension devient si forte chez les habitants du village que tout le monde, au désespoir, songe à s’enfuir mais que personne n’a le courage de le faire. « Moi, oui, j’ai du courage, crie quelqu’un, je m’en vais. » Il prend ses meubles, ses enfants, ses animaux, les met dans une carriole et emprunte la rue principale où le malheureux village le regarde passer. Jusqu’au moment où les autres disent: « S’il a osé partir, nous aussi on s’en va », et ils se mettent à démanteler littéralement le village. Ils emportent les objets, les animaux, tout. Et l’un des derniers à abandonner la place dit: « Que le malheur ne s’abatte pas sur ce qui reste de notre maison », et il y met le feu, et d’autres mettent aussi le feu aux autres maisons. Tous fuient dans une effroyable panique, comme si c’était la guerre, l’exode et,  parmi eux, la femme qui eu le pressentiment s’écrie: « Je l’avais bien dit qu’il allait arriver quelque chose de très grave mais tout le monde m’a traitée de folle. » 

 

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