The Reading Lesson

Autour d’une tasse de thé avec les sages (3)


Je me souviens de mes premiers cours de communication politique dans lesquels nous devions analyser le traitement médiatique des plus grands événements qui ont marqué l’actualité. Nous nous efforcions de décoder les messages cachés que les médias – pour des raisons tactiques – n’avaient pas intérêt à ce que le grand public les déchiffre. Très souvent, grâce à des techniques sophistiquées de communication stratégique (Agenda Setting, Gate Keeper, Effet paravent, etc.), ce sont les grands médias, dotés d’un immense pouvoir quant au choix et au filtrage de l’information qui devrait retenir l’attention du moment, qui livrent avec l’événement le sens que ce dernier devrait prendre au sein de l’opinion publique. De véritables créateurs de nouvelles, les médias sont aussi de puissants créateurs de significations.  Mettre à la Une un événement pour qu’il retienne l’attention du moment – au détriment d’autres événements qu’ils décident de négliger- veut aussi dire décider de la signification de tel ou tel événement. C’est pendant mes premiers cours de communication politique que je réalisais, à ma grande déception, que les médias, contrairement à l’idée naïve que j’avais – et que plusieurs d’autres ont encore – ne se limitent pas à « décrire objectivement » la réalité telle quelle, mais, dans bien dans cas, la filtrent, la maquillent, l’embellissent ou l’enlaidissent…Pire: ils l’inventent. Selon les besoins du moment. Les exemples qui me viennent à l’esprit au moment de rédiger ce billet sont nombreux, mais je vais me contenter d’en citer un: celui des Tablibans en Afghanistan. L’exemple des Talibans a depuis les années 1999, retenu l’attention de la planète entière: surgis de nulle part, ces hommes décrits comme des ennemis de la civilisation et de la modernité, le cauchemard vivant des femmes, aux antipodes de la démocratisation – et de l’occidentalisation – des nations anéanties par les guerres et les injustices sociales, ces élèves des madrassa coraniques (d’où leur nom taliban) par quelle mauvaise fortune se trouvaient-ils, du jour au lendemain, propulsés en avant-scène de la politique internationale causant ainsi l’un des facteurs majeurs de déstabilisation sociale et politique non seulement de l’Afghanistan qui se remettait à peine de ses blessures profondes causées par les déchirantes guerres successives contre l’ex URSS, avant de plonger dans des guerres fratricides non moins sanglantes, mais aussi de toutes les régions du monde où le mot « guerre anti-terroriste » pouvait servir de « raison morale » de frapper? De frapper fort?! Afin de répondre à une telle question, la plupart des médias véhiculaient l’explication d’apparence quasi logique – comme allant de soi – selon laquelle, les Talibans sont une organisation terroriste qu’il faudrait indiscutablement éradiquer afin de permettre au peuple afghan de goûter, enfin, au nectar de la liberté (occidentale). Ce n’est peut-être pas par hasard que les armées américaines et canadiennes qui étaient déployées en Afghanistan diffusaient sur les ondes de la radio locale, des chansons de la star québécoise, Céline Dion!

Mais était-ce vraiment la vraie raison de s’attaquer au Taliban?

Ce que les médias ne nous disaient pas – et ne nous disent toujours pas – à propos des véritables raisons de la guerre menée par les Américains et leurs alliés contre les Talibans, n’a tout simplement rien à voir avec je ne sais quel sens moral de libérer le peuple afghan de je ne sais quelle barbarie de ces élèves des madrassa coraniques. Le véritable enjeux se situe…ailleurs. C’est l’OPIUM. Il ne faut pas quitter de l’esprit que l’Afghanistan est le premier producteur mondial de l ‘opium, cette substance quasi indispensable pour la fabrication de  médicaments, certes, mais aussi ET SURTOUT de drogue.

Drogue maudite, l’opium a depuis l’antiquité été à l’origine de plusieurs guerres.

Les répercussions du commerce de l’opium ont eu un retentissement considérable dans l’histoire du monde. L’on peut par exemple citer les deux Guerres de l’Opium au milieu du XIXème siècle qui ont soumis la Chine aux traités inégaux des puissances européennes et surtout l’Empire Britannique qui prit ainsi possession de Hong-Kong jusqu’à 1997. La France en interdit la consommation en 1908 et légifère sur les drogues en 1916. (Peut-on lire dans la rubrique Santé du Figaro)

Juste avant d’entendre parler des Talibans, le contrôle absolu de l’opium était confié à nulle autre que la fameuse bourse américaine, The Wall Street. Elle en gérait la production, le traitement et, bien évidemment, l’exportation et la commercialisation. Le revenu engendré était hallucinant. Or, lorsque les Talibans ont pris le contrôle de la production de l’opium – il fallait bien que quelqu’un se réveille un jour et réclamer son dû – The Wall Street voyait ses bénéfices nets reculer de pratiquement 98%! Une catastrophe financière pour l’organisme qui ne jure que par les sous. Que fallait-il faire? Créer un événement. C’était la fausse guerre anti-terroriste. C’était les Taliban. La suite nous la connaissons tous.

Cet exemple et bien d’autres illustrent à quel point le grand public est très souvent mis en index lorsqu’il s’agit de comprendre le déroulement des événements majeurs qui ont une répercussion imminente sur le cours de l’histoire. Très souvent, les grands médias usent – et abusent – de leur pouvoir d’accès privilégié à l’information, afin de servir – hélas! – non pas la vérité tel qu’ils prétendent, mais plutôt les grands intérêts des puissances politiques, économiques et militaires dominantes.

Enfin, dans le même ordre d’idées, et pour rester fidèle au rendez-vous, nous allons prendre une tasse de thé en compagnie de Dan Gardner, un grand journaliste et essayiste canadien, ancien conseiller du Premier ministre en affaires judiciaires, qui signe un brillant essai sur les politiques de la peur dont abusent les médias et les décideurs afin de servir des intérêts sordides souvent non avoués. 

Pages 227-228 de son essai, Risque. La science et les politiques de la peur. Aux éditions Logiques.

Le terrorisme est certainement un scénario de grande importance aujourd’hui, comme il l’est depuis un certain temps, mais la situation était différente il y a une dizaine d’années[…]Les attaques commises le 11 septembre 2001 […] ont mis au premier plan l’histoire du terrorisme islamiste, qui demeure omniprésente aujourd’hui. C’est ce qui explique que, lorsqu’un kamikaze s’est fait exploser à l’extérieur du stade bondé de l’Université d’Oklahoma, le 1er octobre 2005, les médias ont à peine mentionné l’événement. Le kamikaze en question, Joel Henry Hinrichs III, n’était pas musulman. C’était un jeune blanc perturbé, amateur d’explosifs, qui avait apparemment eu l’intention initiale de faire exploser une bombe identique à celle qu’avait fait détonner Timothy McVeigh [un autre extrémiste américain antigouvernemental, auteur d’un sanglant attentat à la bombe perpétré à Oklahoma City en 1995]. Il a donc été considéré comme un événement local mineur et a été rapidement oublié.

Le même phénomène s’est de nouveau produit en avril 2007, après l’arrestation à Collonsville (Alabama) de six hommes blancs membres de la « Milice libre de l’Alabama ». La police a alors saisi une mitraillette, un fusil, un fusil à canon scié, deux silencieux, 2500 cartouches et divers explosifs artisanaux, dont 130 grenades et 70 dispositifs explosifs improvisés semblables à ceux qu’utilisent les insurgés iraquiens […] Lors de l’enquête sur sa mise en liberté, un policier fédéral a révélé que la milice avait planifié une attaque à la mitraillette contre des résidants hispaniques d’une petite ville voisine. Les médias n’ont manifesté aucun intérêt à ce sujet et l’histoire a pratiquement été passée sous silence. Mais l’arrestation, une semaine plus tard, de six musulmans accusés de complot en vue d’une attaque contre Fort Dix a été traitée par les médias comme un événement majeur à l’échelle internationale, même ces hommes n’étaient pas plus liés à des réseaux terroristes que ne l’était la « Milice libre de l’Alabama » et même si leurs armes n’étaient en rien comparables à l’arsenal des membres de ladite milice.

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