Casablanca en 1960, crédit: Andree La Paloma, postée au site de la diaspora juive Darnna.com

Dar El Beida. Éloge de la laideur


 

Casablanca, vue par M.Chahid
Casablanca, vue par M.Chahid

‘- Ouh, là, Momo, on est chez les riches: regarde, il y a des poubelles.
– Eh bien quoi, les poubelles?
– Lorsque tu veux savoir si tu es dans un endroit riche ou pauvre, tu regardes les poubelles. Si tu vois
ni ordures ni poubelles, c’est très riche. Si tu vois des poubelles et pas d’ordures, c’est riche. Si tu vois
des ordures à côté des poubelles, c’est ni riche ni pauvre: c’est touristique. Si tu vois les ordures sans
poubelles, c’est pauvre. Et si les gens habitent dans les ordures, c’est très très pauvre. »
Tiré du roman de Schmitt, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran.

Il y a du beau dans tout ce que Dieu a créé; y compris dans le laid. Certes nous n’avons pas tous le même regard poétique d’un Omar Al-khayam pour pouvoir déceler les  »atomes » du beau dans tout ce qui croise le regard:

Partout ou se voit une robe ou un parterre de tulipes,
Fut répandu jadis le sang d’un roi :
Chaque tige jaillissant du sol,
C’est le signe qui orna la joue d’une beauté

Non plus nous n’avons tous la même verve romantique d’un Charles Baudelaire afin de crier:

« Je suis le dernier et le plus solitaire des humains, privé d’amour et d’amitié, et bien inférieur en cela au plus imparfait des animaux. Cependant je suis fait, moi aussi, pour comprendre et sentir l’immortelle Beauté !

Et malgré cela, entre ceux qui voient le laid partout et ceux qui ne le voient nulle part, nous avons chacun une vision différente des choses qui nous entourent et qui rythment notre quotidien, non pas dans ce qu’il a de plus raffiné, mais, justement, dans ce qu’il a de plus banal…aux yeux des autres. Et c’est en essayant de saisir la laideur de ce  »banal » que je retrouve la beauté de mon  »quotidien »: Casablanca.

Car de toutes les villes qu’il m’ait été donné de visiter, il n’est de ville plus laide que Casablanca – Dar El Beida (maison blanche qui ne doit rien à son appellation), cette métropole – Ghoula dit-on dans le jargon local – qui m’a vu naître. Sale et souillée, les souvenirs de Casablanca me traversent l’esprit et voici l’essentiel de ce que j’en garde:

Les  balades pédestres ou motorisées dans les rues sales et congestionnées; les coups étourdissants de klaxons très souvent absurdes et sans raisons; les policiers, ces gardiens de la paix à qui on a confié la sûreté nationale mais qui, dans le fond, se battent pour ne rassurer que leur peau en espérant rentrer chez eux sains et saufs avec, pour seule marque de loyaux services, un uniforme usé sous la chaleur du soleil et noirci par la fumée polluante des vieux taxi délabrés; les vraies zones de payage installées sur les fausses autoroutes au tarif exorbitant dont le véritable effet augmente à mesure que les caisses se renflent et les poches se vident; les femmes voilées d’en haut, moulées d’au milieu; les souks, les bagarres, le thé de mauvais goût; les vieux au dos courbé avec l’usure du temps et la misère de l’oisiveté, ces signes décadents de la décrépitude du corps…tout cela et bien d’autres choses laides et moins raffinées qui font de Casablanca mon unique lieu tant adoré.

A quoi pensé-je encore? Ah!, à ces minutes interminables que nous passions chaque matin, mes frères et moi, à prier par tous les saints pour qu’arrive malheur au transport scolaire en vue de profiter d’un congé d’école; faire l’école buissonnière dans une périlleuse tentative d’imiter Tom Sawyer, notre héros mythique de tous les temps…Et bien d’autres beaux souvenirs de Casablanca qui enregistrent toujours dans ma mémoire le décadent plaisir de vivre en ville.

Et pendant ce temps, moi, je me transforme subrepticement du simple observateur au regard voyeur non insoupçonnable, au principal acteur de ma vie dans un savoureux mélange de sentiments joyeux et misérables. Néanmoins, rien ne m’empêchait de vivre le moment présent dans un idyllique

plaisir de l’instant

On m’objectera mon excès de lyrisme, je l’entends peut-être bien. Maintenant que je suis loin, la laideur me semble supportable, donc moins pénible vue d’ailleurs. On me rappellera les chants d’Al-Khayam:
Tiens-t’en à l’argent comptant et renonce à un gain promis,
Car le bruit des tambours, frère, n’est beau que de très loin

Mais je persiste tout de même: Et Dieu créa la beauté…même dans la laideur.

Bien sûr, d’autres souvenirs encore tout beaux encore tout heureux me reviennent comme des images se succédant devant mes yeux: de Kénitra et sa princesse Monika, de Rabat et son insupportable ennui, de Fès et ses rues étroites puant le camphre, le myrrhe et le cuir, Marrakech, l’Atlas, le Gharb, le Sud, le Nord, l’Est, l’Ouest, des personnages formidables, des paysages magnifiques, des scènes loufoques, et bien d’autres moments de pure plaisir…de tout cela je parlerai les prochaines fois.

2 réflexions sur “Dar El Beida. Éloge de la laideur

  1. Certe casablanca est sale et laide, mais je la trouve fascinante, casa est une ville où tout le monde peux vivre , Etant riche ou pauvre . C est une ville vivante. Tout bouge à casa .merci mohamed d avoir rendu hommage à dar al baida

    1. Nous sommes le produit authentique de l’environnement qui nous a vu naître et grandir. Aussi contradictoire que cela puisse paraître, ce même environnement finit par refléter notre propre image, donc nous représenter. Cette dichotomie me semble encore plus vraie quand il s’agit d’une ville aussi monstrueuse que Casa: à la fois accueillante enveloppante et déchirante étouffante. Tout dépend de quel côté on voit les choses. De ma part, je ne saurais la voir autrement que paradoxale. Et c’est ce paradoxe presque inévitable qui fait de Casa ma ville tant aimée.
      Merci de ton commentaire RO.

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