La pensée tautologique


J’aurais pu choisir pour titre à mon texte quelque chose du genre: La pensée irritante ou Le syndrome de la coquille vide ou bien encore La carence affective du sujet...La psychologie m’aurait été d’un utile secours puisqu’elle représente un riche réservoir de concepts scientifiques (et d’autres pseudo scientifiques) pour bien rendre compte de la pathologie psychosociale que j’envisage aborder succinctement ici. Toutefois, au lieu de m’embobiner dans tout ce charabia conceptuel- et en vue d’épargner à mes sympathiques lecteurs une possible et inconfortable entorse intellectuelle – , j’optais pour un titre plutôt littéraire en faisant référence à la tautologie.

En rhétorique, on désigne par tautologie cette tournure du langage qui consiste à répéter dans la même phrase la même idée ou le même mot sans que cela n’ajoute du nouveau à son contenu. En d’autres mots, il s’agit de dire la même chose dans l’espoir de renforcer l’idée que l’on chercherait à transmettre. Loin d’être un phénomène langagier rare, la tautologie caractérise une pléthore d’expressions dont se sert le commun des mortels au quotidien: Le temps c’est le temps. L’argent c’est l’argent. Le boulot c’est le boulot. Les affaires c’est les affaires…et j’en passe. Bref, il s’agit d’un encombrement inutile du discours. Il en résulte une certaine lourdeur dont on aurait bien pu se passer si l’on faisait preuve d’un peu plus de créativité. 

Si ces expressions tautologiques que je viens de citer en exemples pourraient parfois passer « inoffensives » puisqu’elles sont perçues comme allant de soi, il en serait tout à fait autrement quand vient le moment de se servir de la tautologie dans des situations de communication du genre suivant: Vous savez, je suis qui je suisJe suis moi-mêmeMoi c’est moi et toi c’est toi…L’on comprendra que dans une conversation de ce type, le recours de l’interlocuteur à l’expression tautologique telle qu’elle se présente dans lesdits exemples risquerait de perdre de son caractère »innocent ». Et voici pourquoi.

Essayez d’imaginer la situation de communication dans laquelle vous êtes en train d’inciter l’interlocuteur (ami, parent, conjoint, collègue) à adopter un comportement adéquat (faire preuve de discipline, être plus attentionné, parler moins fort, tenir ses promesses…). Imaginez par la suite qu’en réponse à vos incessantes demandes – nonobstant votre délicatesse et sans aucun égard à vos nobles intentions – votre interlocuteur par manque d’originalité vous lâche crûment sa sagesse proverbiale enquiquinante de type: Vous savez, je suis qui je suis. Devenant ainsi barbante, inintéressante, fade et assommante, l’expression tautologique de votre interlocuteur passe instantanément du registre du lieu commun à celui de l’absurde.

Afin de mieux comprendre pourquoi je qualifie d’absurde le recours à l’expression tautologique dans la communication interpersonnelle de type conversationnel, je vous invite à un petit exercice de base histoire de nous divertir ne serait-ce que le temps que durera la lecture de ce texte. Pour ce faire, je réfère particulièrement au principe des 3 fonctions de la communication auquel j’ai consacré un texte publié ici sous le titre Les 3 niveaux de la communication verbale

Comme on le sait déjà, toute communication dite intelligible passe impérativement par 3 niveaux de communication qui sont: 1.information; 2. signification; 3. action. De manière très simple, si une compagnie de téléphonie cellulaire X nous lance son message publicitaire: « Vous aussi passez à la vitesse LTE », c’est qu’elle cherche par cela à nous faire passer tranquillement du niveau 1 (nous informer qu’elle est une compagnie de téléphonie offrant la technologie LTE), au niveau 2 (« vous aussi », c’est-à-dire que vous devriez suivre l’exemple des « autres » consommateurs de votre entourage ayant eu la brillante idée d’acheter le service de technologie LTE) pour enfin – c’est la finalité des finalités – nous amener à passer à l’action en changeant nos habitudes de communication téléphonique actuelle et adopter le service de technologie ultra rapide offert, heureusement pour nous, par la compagnie X). Bref, la connaissance des 3 niveaux de communication impliqués dans cet exemple courant nous apprend, par voie de conséquence, quels types d’argumentation nous sommes en train de subir de la part de la compagnie X en vue de décider par quel moyen répondre (ou ne pas répondre) à la sollicitation commerciale. 

Or, et à la lumière de ce qui précède, si l’on revient au cas qui nous occupe aujourd’hui en essayant d’analyser le recours rébarbatif aux expression tautologiques de type Moi je suis moi-même, voici comment on obtient le résultat d’une communication absurde:

  1. le niveau information: Moi je suis moi-même est une phrase qui, déjà au niveau basique de la communication, peine à nous livrer une information claire, limpide et sans équivoque sur le sujet en question. La répétition qui sert d’habitude à renforcer une idée, une opinion ou une vérité, nous laisse à notre appétit dans le cas de la pensée tautologique. Le sujet moi et le prédicat Moi-même se miroitent indéfiniment sans nous éclairer davantage de quelque façon que ce soit. En partant, le niveau informationnel de la communication commence à accuser une certaine défaillance. Continuons pour voir.
  2. le niveau de la signification: Quel sens cherche-t-il à nous livrer l’auteur de la pensée tautologique? Tout au plus, qu’il s’agit toujours le lui-même. Si en partant nous avons déjà une idée que par son comportement il est tel ou tel type de personnage, le recours à l’expression tautologique n’aurait d’autres significations hormis que celles que nous soupçonnions déjà avant de s’aventurer dans la conversation : cela reviendrait à dire qu’il restera beau temps mauvais temps toujours lui-même: indiscipliné, indifférent, bruyant, insolvable, pour reprendre les exemples cités en haut). Rendu à ce stade de l’analyse, penseriez-vous que la conversation avec ce type d’individus irait mieux? Je doute fort. Mais tentons tout de même notre chance en allant vérifier au troisième et ultime niveau de la communication. 
  3. le niveau de l’action: Nous savons qu’à ce stade nous n’avons toujours pas réussi à obtenir une clarification du processus de communication dans lequel nous sommes engagés. Étant donné que la finalité de tout acte de communication est d’obtenir une action concrète (changement de comportement du spécimen qui fait l’objet de notre cas ici), le fait d’obtenir une réponse de type Moi je suis qui je suis ou Moi je suis moi-même et autres insanités du genre, n’avancerait nullement la cause ni ne résulterait en bout de ligne, à un changement de comportement de la part de son auteur. Par conséquent, tout ce que l’on serait en mesure d’obtenir serait au mieux un blocage de la conversation, une impasse et au pire, un non-sens, une absurdité. Ce qui ne manquerait pas de traduire, bien souvent, la mauvaise foi de celui qui la profère ainsi que son manque irréfléchi de toute volonté d’avancer. 

Voilà pourquoi, à mon sens, la pensée tautologique de type Moi je suis qui je suis est absurde. Voilà pourquoi j’aurais pu l’appeler La pensée irritante ou Le syndrome de la coquille vide ou bien encore La carence affective du sujet...

Alors, la prochaine fois que vous faites face à une telle déclaration de la part de votre interlocuteur, pensez à ce qui précède. Vous réussiriez peut-être à obtenir de lui un résultat moins barbant que celui présenté ici. 

Bonne chance!

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4 réflexions au sujet de « La pensée tautologique »

  1. Bardant vous dites? Ce que vous décrivez est un comportement passif-agressif, et il est pernicieux. Consciemment ou non il fait appel à la force de l’inertie, celle du mur immobile, toute force est un potentiel de violence. S’il est vrai que l’on peut toujours éviter de foncer dans un mur, il n’en reste pas moins qu’il est un obstacle majeur.

  2. J’ajouterais que, face à ce « mur » dont vous parlez, on a toujours le choix de lui tourner le dos au lieu de le voir comme obstacle ou, pire, y foncer tout droit. On a toujours le choix ou bien d’engager une conversation saine et constructive avec le type d’individus que je décris dans le texte, sinon laisser faire si le dialgue n’aboutissait plus à rien de positif. Vous l’auriez senti si vous aviez été déjà témoin d’une telle situation que le climat devient nocif et l’humeur corrosive. N’est-ce pas?

    • Vous avez absolument raison, mais alors quoi faire quand ce sont non pas un mais des individus, une école de penser qui s’étend et crée avec ces murs des embâcles qui pourraient tout emporter en cédant, devrions-nous aussi tourner le dos?

      • Dans ce cas-ci vous n’aurez qu’à combattre jusqu’à ce que le mur s’effondre …au risque de périr sous ses décombres. Si vous tenez absolument à votre vie, il vous restera toujours le sage choix de…tourner le dos.

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