À la (re)découverte de Kateb Yacine.

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Je le disais il y a vingt ans: de tous les écrivains algériens d’expression française qu’il m’ait été donné de lire, Kateb Yacine est, à mes yeux, le plus talentueux de tous. Je le répète aujourd’hui: le prolifique dramaturge, poète et auteur entre autres de Nedjma (un chef d’oeuvre symbolisant l’Algérie publié en 1956),  Le polygone étoilé (1966), Mohamed, prends ta valise (1971) demeure, pour moi, l’un des écrivains les plus subversifs dotant ses écrits d’un style achevé au ton peu lascif. Je me souviens de ses textes qui nous donnaient du fil à retordre nous causant bien des maux de têtes quand ils étaient au programme de littérature maghrébine d’expression française que je suivais  conjointement avec le programme de littérature japonaise. C’était une année de dur labeur plongé dans les textes complexes tantôt du côté de chez les Algériens Kateb Yacine, Mouloud Feraoun (l’autre écrivain Kabyle), Mohammed Dib et j’en passe, tantôt du côté de chez les écrivains du Soleil-Levant tels entre autres, Yukio Mishima, le plus troublant et le plus troublé de tous ce qui le conduisait tout droit au suicide par Seppuku le 25 novembre 1970 (il faut lire ses romans pour comprendre pourquoi il allait connaître la même fin tragique anyway) et du grand maître japonais Francis Kawabata (prix Nobel de littérature en 1968).

Bref, revenons à Yacine. La découverte de Kateb Yacine et de son style soutenu ainsi que de sa grande maîtrise de la langue de Molière était pour moi une délicieuse rencontre littéraire qui m’a permis très tôt dans ma vie intellectuelle de me familiariser davantage avec le grand secret des maîtres incontestés de l’écriture; ce grand secret appelé prosaïquement, le STYLE. J’ai été influencé à cette époque; la contagion est encore active, vingt ans plus tard. 

Mais Kateb Yacine n’était pas juste un poète ni un « rêveur ». Il était parmi les écrivains d’origine Kabyle les plus engagés en faveur de la cause identitaire amazighe dont il est manifestement issu (et pas moi, en l’occurrence). Et c’est justement cet autre Kateb Yacine, l’engagé, qui sera notre invité d’aujourd’hui et non le brillant écrivain auquel j’ai déjà consacré du temps quand j’ai découvert ses textes romanesques aux bancs de l’école.  

Pour aller doit au but, voici une citation de Kateb Yacine que je prendrais le temps de commenter dans les quelques lignes qui suivent: 

Ces religions ont toujours joué un rôle néfaste. Il faut s’y opposer avec la dernière énergie. On les voit maintenant à l’œuvre. On les voit en Israël, en Palestine, on les voit partout. Ces trois religions monothéistes font le malheur de l’humanité. Ce sont des facteurs d’aliénation profonde. Voyez le Liban. Ça se passe devant nous. Regardez le rôle des chrétiens, des musulmans et des juifs. Il n’y a pas besoin de dessin. Ces religions sont profondément néfastes et le malheur de nos peuples vient de là. Le malheur de l’Algérie a commencé là. Nous avons parlé des Romains et des chrétiens. Maintenant, parlons de la relation arabo-islamique ; la plus longue, la plus dure, la plus difficile à combattre […] C’est dur de lutter contre une telle couche d’aliénation. Pendant ces treize siècles, on a arabisé le pays mais on a en même temps écrasé le tamazight, forcément. Ça va ensemble. L’arabisation ne peut jamais être autre chose que l’écrasement du tamazight. L’arabisation, c’est imposer à un peuple une langue qui n’est pas la sienne, et donc combattre la sienne, la tuer. Comme les Français quand ils interdisaient aux écoliers algériens de parler arabe ou tamazight parce qu’ils voulaient faire l’Algérie française. L’Algérie arabo-islamique, c’est une Algérie contre elle-même, une Algérie étrangère à elle-même. C’est une Algérie imposée par les armes, parce que l’islam ne se fait pas avec des bonbons et des roses. Il s’est fait dans les larmes et le sang, il s’est fait par l’écrasement, par la violence, par le mépris, par la haine, par les pires abjections que puisse supporter un peuple. On voit le résultat.

  • « Aux origines des cultures du peuple : entretien avec Kateb Yacine » (1987), dans Revue Awal, n° 9/1992 – Hommage à Kateb Yacine, Kateb Yacine, éd. MSH, 1992, p. 127

Outch! La force de conviction dans les propos de l’auteur n’a d’égal que son incompétence totale quand vient le moment d’aborder l’histoire de l’Islam et de l’Arabe  – pour ne pas dire son ignorance patente de son propre pays, l’Algérie, de sa propre culture, l’Amazigh. Autrement, les assertions auraient été plus nuancées.

Voici pourquoi.

 

A suivre.   

 

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Ce que le succès doit à l’échec

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Une documentation universelle sur le succès et ses histoires est tellement abondante qu’elle donnerait le vertige à quiconque tenterait d’en faire la recension exhaustive. Mais qu’en est-il de l’échec? Le chiffre, en toute vraisemblance, risque d’être moins impressionnant. Beaucoup moins. Et pour cause. Rares sont les livres qui ont été consacrés en partie ou en totalité à la question de l’échec. Si la majorité des gens sont amenés plus facilement à parler de leurs exploits dans la vie personnelle – éducation des enfants, amour, bien-être, biens matériels, etc.- ou professionnelle – diplômes, carrière, projet, etc., ils sont généralement moins friands à documenter leurs échecs. Il s’agit d’une attitude quasi spontanée. Personne ou presque ne souhaite contribuer naïvement à sa baisse de popularité auprès des siens. Car le succès semble être une affaire d’égo avant d’être le résultat de nos efforts. Ce n’est pas pour rien qu’il est dit: La réussite a beaucoup de parents; l’échec, lui, est orphelin. 

 

Et pourtant. 

Je me suis penché sur cette question de l’échec pour tenter d’en comprendre le mécanisme. 

En fouillant dans la vie des grands personnages historiques, j’ai été stupéfait en constatant que le plus grand nombre d’entre eux – pour ne pas dire tous sans exception – sont d’abord passés par une série d’échecs dans pratiquement tous les domaines de leurs vies respectives: relations interpersonnelles, familiales, professionnelles, etc!

Mieux encore: la plupart de ces personnalités qui ont marqué l’histoire et qui ont influencé des milliers voire des millions de gens sont devenues ce qu’elles sont aujourd’hui d’abord et avant tout GRÂCE À leurs échecs.

Dans l’un des rares livres consacrés à la question de l’échec, je me souviens d’avoir lu quelque chose du genre: 

Si vous n’êtes pas tombé au moins trois fois, c’est que vous n’êtes pas vraiment en train d’essayer. 

     Cela veut tout dire. Il n’est de réussite possible et permanente sans un échec répétitif. Avez-vous des doutes? Demandez-le à un enfant il vous le prouvera. Cela lui prendra combien de chutes avant de pouvoir marcher seul sans le soutien d’un parent?

Le 22 octobre 1879, un bricoleur de génie invente l’éclairage électrique.Ce bricoleur autodidacte et surtout déterminé est au nom de Thomas Edison. Le célèbre inventeur a documenté tous ses échecs avant de pouvoir, enfin, réussir son coup de maître en inventant ce que nous lui devons aujourd’hui: l’ampoule électrique. Combien d’échecs avait-il essuyé avant sa réussite magistrale? Pas moins de 6000! Était-ce assez pour que l’ingénieux inventeur jette l’éponge et abandonner ses expériences? Absolument pas. Mieux encore, voici comment il interprétait ce qui représentait à ses yeux le véritable sens de ces multiples essais-erreurs:

Je n’ai pas échoué des milliers de fois. J’ai juste trouvé des milliers de manières de ne pas inventer l’ampoule à incandescence.  

Les adultes oublient souvent ce principe de base. Il est temps de se le rappeler: la réussite doit beaucoup à l’échec. Alors la prochaine fois que vous sentez le goût amer de l’échec – quelle que soit la nature de cet échec – pensez plutôt à ce que mon défunt père m’a appris dès mon très jeune âge (avant de savoir plus tard que Niestsche pensait de même) : Ce qui ne te tue, te renforce. 

En d’autres mots, l’échec ne tue pas; il renforce.  

Bon succès! 

 

M.c.

Autour d’une tasse de thé avec les sages (3)

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Je me souviens de mes premiers cours de communication politique dans lesquels nous devions analyser le traitement médiatique des plus grands événements qui ont marqué l’actualité. Nous nous efforcions de décoder les messages cachés que les médias – pour des raisons tactiques – n’avaient pas intérêt à ce que le grand public les déchiffre. Très souvent, grâce à des techniques sophistiquées de communication stratégique (Agenda Setting, Gate Keeper, Effet paravent, etc.), ce sont les grands médias, dotés d’un immense pouvoir quant au choix et au filtrage de l’information qui devrait retenir l’attention du moment, qui livrent avec l’événement le sens que ce dernier devrait prendre au sein de l’opinion publique. De véritables créateurs de nouvelles, les médias sont aussi de puissants créateurs de significations.  Mettre à la Une un événement pour qu’il retienne l’attention du moment – au détriment d’autres événements qu’ils décident de négliger- veut aussi dire décider de la signification de tel ou tel événement. C’est pendant mes premiers cours de communication politique que je réalisais, à ma grande déception, que les médias, contrairement à l’idée naïve que j’avais – et que plusieurs d’autres ont encore – ne se limitent pas à « décrire objectivement » la réalité telle quelle, mais, dans bien dans cas, la filtrent, la maquillent, l’embellissent ou l’enlaidissent…Pire: ils l’inventent. Selon les besoins du moment. Les exemples qui me viennent à l’esprit au moment de rédiger ce billet sont nombreux, mais je vais me contenter d’en citer un: celui des Tablibans en Afghanistan. L’exemple des Talibans a depuis les années 1999, retenu l’attention de la planète entière: surgis de nulle part, ces hommes décrits comme des ennemis de la civilisation et de la modernité, le cauchemard vivant des femmes, aux antipodes de la démocratisation – et de l’occidentalisation – des nations anéanties par les guerres et les injustices sociales, ces élèves des madrassa coraniques (d’où leur nom taliban) par quelle mauvaise fortune se trouvaient-ils, du jour au lendemain, propulsés en avant-scène de la politique internationale causant ainsi l’un des facteurs majeurs de déstabilisation sociale et politique non seulement de l’Afghanistan qui se remettait à peine de ses blessures profondes causées par les déchirantes guerres successives contre l’ex URSS, avant de plonger dans des guerres fratricides non moins sanglantes, mais aussi de toutes les régions du monde où le mot « guerre anti-terroriste » pouvait servir de « raison morale » de frapper? De frapper fort?! Afin de répondre à une telle question, la plupart des médias véhiculaient l’explication d’apparence quasi logique – comme allant de soi – selon laquelle, les Talibans sont une organisation terroriste qu’il faudrait indiscutablement éradiquer afin de permettre au peuple afghan de goûter, enfin, au nectar de la liberté (occidentale). Ce n’est peut-être pas par hasard que les armées américaines et canadiennes qui étaient déployées en Afghanistan diffusaient sur les ondes de la radio locale, des chansons de la star québécoise, Céline Dion!

Mais était-ce vraiment la vraie raison de s’attaquer au Taliban?

Ce que les médias ne nous disaient pas – et ne nous disent toujours pas – à propos des véritables raisons de la guerre menée par les Américains et leurs alliés contre les Talibans, n’a tout simplement rien à voir avec je ne sais quel sens moral de libérer le peuple afghan de je ne sais quelle barbarie de ces élèves des madrassa coraniques. Le véritable enjeux se situe…ailleurs. C’est l’OPIUM. Il ne faut pas quitter de l’esprit que l’Afghanistan est le premier producteur mondial de l ‘opium, cette substance quasi indispensable pour la fabrication de  médicaments, certes, mais aussi ET SURTOUT de drogue.

Drogue maudite, l’opium a depuis l’antiquité été à l’origine de plusieurs guerres.

Les répercussions du commerce de l’opium ont eu un retentissement considérable dans l’histoire du monde. L’on peut par exemple citer les deux Guerres de l’Opium au milieu du XIXème siècle qui ont soumis la Chine aux traités inégaux des puissances européennes et surtout l’Empire Britannique qui prit ainsi possession de Hong-Kong jusqu’à 1997. La France en interdit la consommation en 1908 et légifère sur les drogues en 1916. (Peut-on lire dans la rubrique Santé du Figaro)

Juste avant d’entendre parler des Talibans, le contrôle absolu de l’opium était confié à nulle autre que la fameuse bourse américaine, The Wall Street. Elle en gérait la production, le traitement et, bien évidemment, l’exportation et la commercialisation. Le revenu engendré était hallucinant. Or, lorsque les Talibans ont pris le contrôle de la production de l’opium – il fallait bien que quelqu’un se réveille un jour et réclamer son dû – The Wall Street voyait ses bénéfices nets reculer de pratiquement 98%! Une catastrophe financière pour l’organisme qui ne jure que par les sous. Que fallait-il faire? Créer un événement. C’était la fausse guerre anti-terroriste. C’était les Taliban. La suite nous la connaissons tous.

Cet exemple et bien d’autres illustrent à quel point le grand public est très souvent mis en index lorsqu’il s’agit de comprendre le déroulement des événements majeurs qui ont une répercussion imminente sur le cours de l’histoire. Très souvent, les grands médias usent – et abusent – de leur pouvoir d’accès privilégié à l’information, afin de servir – hélas! – non pas la vérité tel qu’ils prétendent, mais plutôt les grands intérêts des puissances politiques, économiques et militaires dominantes.

Enfin, dans le même ordre d’idées, et pour rester fidèle au rendez-vous, nous allons prendre une tasse de thé en compagnie de Dan Gardner, un grand journaliste et essayiste canadien, ancien conseiller du Premier ministre en affaires judiciaires, qui signe un brillant essai sur les politiques de la peur dont abusent les médias et les décideurs afin de servir des intérêts sordides souvent non avoués. 

Pages 227-228 de son essai, Risque. La science et les politiques de la peur. Aux éditions Logiques.

Le terrorisme est certainement un scénario de grande importance aujourd’hui, comme il l’est depuis un certain temps, mais la situation était différente il y a une dizaine d’années[…]Les attaques commises le 11 septembre 2001 […] ont mis au premier plan l’histoire du terrorisme islamiste, qui demeure omniprésente aujourd’hui. C’est ce qui explique que, lorsqu’un kamikaze s’est fait exploser à l’extérieur du stade bondé de l’Université d’Oklahoma, le 1er octobre 2005, les médias ont à peine mentionné l’événement. Le kamikaze en question, Joel Henry Hinrichs III, n’était pas musulman. C’était un jeune blanc perturbé, amateur d’explosifs, qui avait apparemment eu l’intention initiale de faire exploser une bombe identique à celle qu’avait fait détonner Timothy McVeigh [un autre extrémiste américain antigouvernemental, auteur d’un sanglant attentat à la bombe perpétré à Oklahoma City en 1995]. Il a donc été considéré comme un événement local mineur et a été rapidement oublié.

Le même phénomène s’est de nouveau produit en avril 2007, après l’arrestation à Collonsville (Alabama) de six hommes blancs membres de la « Milice libre de l’Alabama ». La police a alors saisi une mitraillette, un fusil, un fusil à canon scié, deux silencieux, 2500 cartouches et divers explosifs artisanaux, dont 130 grenades et 70 dispositifs explosifs improvisés semblables à ceux qu’utilisent les insurgés iraquiens […] Lors de l’enquête sur sa mise en liberté, un policier fédéral a révélé que la milice avait planifié une attaque à la mitraillette contre des résidants hispaniques d’une petite ville voisine. Les médias n’ont manifesté aucun intérêt à ce sujet et l’histoire a pratiquement été passée sous silence. Mais l’arrestation, une semaine plus tard, de six musulmans accusés de complot en vue d’une attaque contre Fort Dix a été traitée par les médias comme un événement majeur à l’échelle internationale, même ces hommes n’étaient pas plus liés à des réseaux terroristes que ne l’était la « Milice libre de l’Alabama » et même si leurs armes n’étaient en rien comparables à l’arsenal des membres de ladite milice.

Autour d’une tasse de thé avec les sages (2)

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Aujourd’hui, on prend notre tasse de thé en compagnie de l’un des penseurs marocains les plus prolifiques – à en juger par l’oeuvre colossale qu’il nous lègue. Il s’agit du professeur et futurologue Mehdi El Mandjra, mort en 2014 à Rabat dans l’obscurité totale.  Ovationné (surtout) à l’étranger pour la grande qualité de ses analyses sur les véritables enjeux des dialogues interculturels entre l’Orient et l’Occident, il fut considéré par plusieurs comme étant le père de la notion des « guerres des civilisations », principale caractéristique qui sous-tend les nouveaux conflits entre les différentes nations à l’échelle planétaire. Une problématique quasi fétiche de l’auteur puisqu’il lui avait consacré une pléthore d’études et d’articles scientifiques publiés dans une vingtaine de langues, dont certains sont regroupés dans son livre La Première guerre civilisationnelle (en parlant de la première guerre du Golf en 1990). Précédant ainsi d’un an la publication par Samuel Huntington de son désormais célèbre article où il repend le concept de M. Elmandjra sur le « Clash des civilisations ».

De son vivant, il a été un ardent défenseur de la cause palestinienne et du droit des peuples à la préservation de leur mémoire collective. Dans l’un de ses livres, La valeur des valeurs, il écrit: « La mémoire : une valeur qui donne au temps son harmonie entre un passé qui se renouvelle, un présent éphémère et un avenir éternellement ouvert ». Pour lui, On ne  tourne pas les pages, on les relit régulièrement… » On peut détruire les infrastructures matérielles mais on ne détruit pas la mémoire d’un peuple comme le savent ceux qui aujourd’hui, en Israël, procèdent à des éliminations ethniques…

Afin de mieux comprendre l’ampleur – et la gravité – des plus grands conflits actuels que connaît notre époque contemporaine, il faudrait, selon Elmandjra, faire un tour du côté de la notion de « culture ». À ses yeux,    « Le commerce des idées et le monde de la créativité ne se négocient pas à la manière des accords du libre échange et ne se prêtent pas aux règles qui régissent les produits agricoles ou industriels. On n’occupe pas le champ culturel comme on occupe un champ de bataille. Tout ce que l’on réussit, c’est exacerber d’un côté l’ethnocentrisme et l’arrogance culturelle caractérisant l’attitude d’un grand nombre de pays occidentaux, et accentuer d’un autre côté la résistance de la majorité des peuples aux agressions culturelles ».

Quiconque connaît l’oeuvre de Elmandjra sait à quel point il avait, de son vivant, affectionné le modèle culturel et économique japonais. Pour lui, l’exemple du Japan démontre que « toute modernisation n’est pas forcément une occidentalisation ». On comprend pourquoi il passait une grande partie de sa vie au sein de comités scientifiques japonais puisque le Japan l’avait décoré en 1986 Ordre du Soleil Levant, la plus haute distinction décernée au Japan. Pacifiste convaincu, il a eu également droit, en 1995, à la Médaille de la paix de l’Académie d’Albert Einstein.

Dans La valeur des valeurs, ils écrit:

« Dans une émission consacrée à la prospective, il y a déjà plus de vingt ans, j’avais insisté sur le fait que l’Occident souffrait de trois obsessions : la démographie, l’Islam et le Japon (Dossiers sur l’Ecran- TF1, 24- 06- 1980). Aujourd’hui, la peur de l’immigration a remplacé celle de la démographie, la peur de la Chine s’est substituée à celle du Japon alors que la peur de l’Islam s’est amplifiée sous la forme d’une islamophobie à visage découvert où l’on associe ouvertement Islam et terrorisme en ayant recours au terrorisme sémantique et au matraquage médiatique. On oublie que dans le monde musulman, le mot paix (essalam) est prononcé en moyenne un milliard de fois toutes les heures, soit près de 17 millions toutes les minutes ». [Puisque le mot (essalam) doit être répété dans les cinq prières quotidiennes dans le rite musulman].

Autour d’une tasse de thé avec les sages (1)

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Aujourd’hui, une nouvelle vague de violences meurtrières touche les quatre coins du monde au nom de je ne sais quelles identités sanglantes : des innocents terrorisés; des vieillards épouvantés; des enfants abandonnés; des mères violées; des pères assassinés; des diplômés humiliés; des jeunes évadés; des terres brûlées; des cimetières surchargés. Rien ne va plus. À qui la faute? A qui devrait-on porter le blâme? Qui paiera le prix?  L’heure est au recueillement. Une introspection est nécessaire, certes; une auto-critique, aussi. Quoique, comme disait mon voisin, un vieux Québécois de la classe moyenne: Quand les passions sont déchaînées, inutile de me demander de faire preuve de sagesse; tout se mélange dans ma p’tite tête.

Comme je n’ai pas d’autres sages à qui je pourrais demander sinon une explication, du moins une clarification de cette opiniâtreté incendiaire , je me dirige vers les livres en nourrissant mon espoir de pouvoir y trouver un brin de réponse à mes multiples interrogations. Y aurait-il meilleur compagnon dans nos incertitudes qu’un livre, « ce grand ami de l’homme », selon l’expression d’Al-Jahid?  

Pour ce faire, je vous invite à des séances paisibles de lectures éclectiques autour d’une tasse de thé en compagnie de grands auteurs qui ont déjà réfléchi sur les maux de notre monde contemporain. Je vous propose une sélection « spontanée » de quelques extraits de livres qui, à mon avis, pourraient nous éclairer dans toute cette obscurité qui empêche les rayons de soleil de nous réchauffer. Je l’alimenterai au fur et à mesure que mes notes de lectures le permettent.

J’aimerais entamer cette série de citations par un extrait direct, franc, subversif, tiré d’un livre de Amin Maalouf, intitulé Les désorientés. Je le dédie exclusivement à nos jeunes diplômés marocains qui se font humilier chaque jour par le gouvernement en leur refusant presque tout, y compris leur droit à la dignité:

Tout homme a le droit de partir, c’est son pays qui doit le persuader de rester – quoi qu’en disent les politiques grandiloquents. « Ne te demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande-toi ce que tu peux faire pour ton pays ». Facile à dire quand tu es milliardaire, et que tu viens d’être élu, à 43 ans, président des Etats-Unis d’Amérique! Mais lorsque, dans ton pays, tu ne peux ni travailler, ni te soigner, ni te loger, ni t’instruire, ni voter librement, ni exprimer ton opinion, ni même circuler dans les rues à ta guise, que vaut l’adage de John F. Kennedy? Pas grand-chose! C’est d’abord à ton pays de tenir, envers toi, un certain nombre d’engagements. Que tu y sois considéré comme un citoyen à part entière, que tu n’y subisses ni oppression, ni discrimination, ni privations indues. Ton pays et ses dirigeants ont l’obligation de t’assurer cela; sinon, tu ne leur dois rien. Ni attachement au sol, ni salut au drapeau. Le pays où tu peux vivre la tête haute, tu lui donnes tout, tu lui sacrifies tout, même ta propre vie; celui où tu dois vivre la tête basse, tu ne lui donnes rien. Qu’il s’agisse de ton pays d’accueil ou de ton pays d’origine. La magnanimité appelle la magnanimité, l’indifférence appelle l’indifférence, et le mépris appelle le mépris. Telle est la charte des êtres libres et, pour ma part, je n’en reconnais aucune autre.

Apagogie,ou le raisonnement par l’absurde

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Quand un psychopathe – pour des raisons haineuses, vicieuses ou autres – sème la terreur auprès des gens innocents pour la simple raison qu’ils lui sont totalement différents, on appelle cela: la barbarie.

Quand le même individu, pour les mêmes raisons, commettant les mêmes actes, subit son procès devant un tribunal compétent selon les règles de l’art telles que stipulées dans toutes les lois du monde civilisé, on appelle cela: la justice.

Maintenant, quand le monde (dit civilisé) terrorise un milliard et demi d’innocents, parsemés dans les quatre coins du monde – des côtes de la méditerranée jusqu’au fin fond du continent asiatique – rien que pour leur faire payer le prix du geste sanguinaire commis par le psychopathe d’en haut, on appellerait cela sans peur de se tromper: l’apagogie.

En termes plus clairs, il s’agit de ce que la science de la logique désigne par le raisonnement par l’absurde. Étonnant de constater, au-delà des mots sophistiqués, que la culture populaire a, elle aussi, son mot à dire sur ce sujet pédant. Au Maroc, on a une expression dialectale selon laquelle: Le minaret s’est effondré, le barbier est pendu. Quel lien de cause à effet, quel rapport pourrait-il bien exister entre l’effondrement d’un minaret et l’exécution par pendaison du pauvre barbier du quartier? Ne cherchez pas longtemps, il n’y en a pas. C’est aussi absurde que cela. C’est aussi cela, une apagogie. Reductio ad absurdum 

Les trois visages de l’orientalisme

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À lire également : Le leadership du Prophète de l’Islam vu par l’Occident

L’idée de publier les lignes qui suivent est en réponse à ceci :

De la liberté, les gens du Proche-Orient ne savent rien;  de propriété, ils n’en ont pas; la force, c’est leur Dieu. Quand il y a de longues périodes sans voir de conquérants qui apportent la justice, ils sont des soldats sans chef, des citoyens sans législateurs et une famille sans père. Pour le libérer, l’Occident devrait conquérir l’Orient. Il s’agit des nations sans territoire, patrie, droits, loi et sécurité.

L’auteur de ces propos n’est ni un homme de la rue pour le taxer d’ignorant, ni un politicien de l’administration Bush pour l’accuser de propagandiste. L’auteur de ces propos est, retenez-vous bien, Chateaubriand, le célèbre homme de lettres français.

Dans son introduction du livre L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Edward Saïd défend l’idée selon laquelle l’Orient, tel qu’il est représenté dans l’imaginaire collectif occidental, est une fabrication de celui-ci.

Saïd nomme trois acceptions de l’orientalisme. Une acception scientifique (universitaire) : études dont le champ de recherche porte sur l’Orient. Histoire, géographie, sociologie, ethnologie…Dans les milieux universitaires américains on lui préfère Études orientales ou encore Area studies.

Une acception générale (imaginaire) : un style de pensée fondé sur la distinction ontologique et épistémologique entre l’Orient et l’Occident…est un style occidental de domination, de restructuration et d’autorité sur l’Orient.

defendingthewestorientalisme

Troisième acception du terme revêt un sens hégémonique : il s’agit d’une tendancieuse combinaison du duo Savoir/Pouvoir en vue de la Domination. Thèses de Gramsci sur le concept d’hégémonie : la culture comme sous-fondement de l’impérialisme.

Gramsci distingue entre société civile et société politique. La société civile : associations volontaires non coercitives : écoles, familles, syndicats. La société politique : institutions étatiques : armée, police, bureaucratie centrale dont le rôle en politique est la domination directe. La culture relève de la société civile où l’influence des idées se fait par consensus et non par la domination.

(P.23) Or, bien des exemples démontrent que la culture sert la politique (Napoléon a lu les textes orientalistes avant son invasion de l’Égypte) Chomsky a étudié la connexion instrumentale entre la guerre du Vietnam et le concept d’érudition objective tel qu’il a été utilisé pour couvrir des recherches militaires subventionnées par l’État.

En étudiant la question de l’orientalisme (telle qu’elle a été formulée en Europe, principalement en Grande Bretagne et en France dès la fin du 18ème siècle), l’auteur dresse le portrait des rapports entre l’orientalisme, la culture et l’impérialisme. Ainsi, la panoplie d’études approfondies sur l’Orient ont jeté les bases d’un rapport de force entre l’Orient et l’Occident; un rapport qui s’est rapidement soldé par l’assimilation de l’un et la domination de l’autre. De ce fait, les études orientalistes ont très tôt servi à la construction occidentale d’une idéologie dominatrice s’agissant de l’Orient. En essayant de définir la nature d’un tel rapport de force, Saïd postule que « l’Orient n’est pas un fait de nature inerte. C’est le reflet de l’Occident. » (P.17). En allant plus loin, il avance a fortiori que « la culture européenne s’est renforcée en se démarquant d’un Orient qu’elle prenait comme une forme d’elle-même inférieure et refoulée. » (P.16).

Roland Barthes, dans Mythologies parle de la représentation de l’Autre oriental en ces termes :

(P.165) « Face à l’étranger, l’Ordre ne connaît que deux conduites qui sont toutes deux de mutilation : ou le reconnaître comme guignol ou le désamorcer comme pur reflet de l’Occident. De toute façon, l’essentiel est de lui ôter son histoire. »

Quelques réserves

1- Il serait tort de conclure que l’Orient était essentiellement une idée, une construction de l’esprit ne correspondant à aucune réalité. Mais plutôt une véritable constellation d’idées qui est le phénomène essentiel s’agissant de l’Orient, et non pas sa pure et simple existence.(P.18)

2- La relation entre l’Orient et l’Occident est une relation de pouvoir et de domination. L’Orient n’a pas été orientalisé seulement (P.18) parce qu’on a découvert qu’il était oriental selon les stéréotype de l’occidental moyen du 19ème siècle, mais parce qu’il pouvait être rendu oriental. L’exemple de Flaubert avec la courtisane Kuchuk Hanem.

3- Il ne faut pas croire que la structure de l’orientalisme est une série de mensonges. Il s’agit d’un discours solide qui est le résultat d’un long et sérieux investissement(doctrines et pratiques) qui a duré plusieurs générations- depuis Ernest Renan(1840) jusqu’à nos jours. (19).

Dans l’imaginaire collectif occidental, il suffit d’évoquer le mot Orient pour y associer un univers teinté d’exotisme; c’est dire que depuis des siècles, l’Orient fascine, intrigue, dérange, inquiète et irrite.

L’orientalisme, selon Saïd est une partie intégrante de l’Europe.

(P.40) L’ère postmoderne caractérisée par la prolifération des médias électroniques (télévision, cinéma…) a favorisé le renforcement des stéréotypes liés à l’Orient. Ce qui a amené à la politisation de la perception de l’Arabe et de l’Islam. Trois facteurs ont contribué à cela :

a)      L’histoire des préjugés populaires anti-arabes et anti-islamiques en Occident, qui se reflète immédiatement dans l’histoire de l’orientalisme

b)      La lutte entre les Arabes et le sionisme israélien

c)       L’absence presque totale de la moindre attitude culturelle qui permette soit de s’identifier aux Arabes et à l’Islam, soit d’en discuter sans passion.

La perspective du livre de Saïd a ceci d’intéressant car elle prend le cas personnel de l’auteur afin d’exposer  clairement les fondements de la construction de l’Orient par l’Occident. Le plus intéressant est qu’au-delà de la perspective historique – somme toute essentielle pour comprendre les origines de la pensée orientaliste –, l’auteur nous aide à mieux comprendre les critiques qui sont adressées à l’orientalisme, à en saisir les postulats fondamentaux, quitte à déceler, à travers ces critiques, l’attitude significative concernant le rôle de l’orientalisme dans le processus d’hégémonie occidental.

La représentation de l’Orient est en crise. « A cause de l’orientalisme, l’Orient n’a jamais été » P.15 Saïd. Face à cet impossible dialogue entre Orient et Occident entériné par les thèses de Fukuyama sur la fin de l’histoire et de Huntington sur le choc des civilisations, certains penseurs des rapports Nord/Sud proposent une nouvelle approche. Mehdi El Mandjra qui plaide en faveur d’un urgent dialogue des cultures publie bien avant Huntington. Dans ses  Identités meurtrières, Amine Maalouf.  Cynthia Fleury dans son livre Dialoguer avec l’Orient propose de « façon critique et généreuse »  un retour à l’humanisme de la Renaissance afin d’inventer un nouveau dialogue entre Orient et Occident.

Mais quelle est l’alternative? Le livre ne propose pas une alternative. L’auteur décrit un état des lieux qui renvoie aux rapports entre orientalisme, culture et impérialisme.