Internet et réseaux sociaux : intelligence collective ou bazar virtuel? 1/3

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Internet et réseaux sociaux : intelligence collective ou bazar virtuel? 3/3

Réseaux sociaux et crises dans le monde arabe

Le marketing social

Avant-propos

Mon intérêt pour l’analyse des médias électroniques et de la communication interactive remonte au début des années 2000. D’abord en tant qu’auxiliaire de recherche et ensuite en tant qu’enseignant du cours obligatoire Enjeux sociaux du multimédia, dispensé dans un département de communication d’une université canadienne. La formule du cours était innovante : une combinaison de cours magistraux et de débats sur les questions qui touchent plusieurs aspects du net; à savoir, entre autres, la cyber-démocratie, l’usage des technologies en enseignement, la net-économie, le cyber-journalisme. Mais aussi une bonne partie des questions abordées dans le cadre du cours touchait l’aspect inquiétant d’Internet : pornographie juvénile, cyber-terrorisme, disparition de la vie privée en sont quelques exemples. À l’époque, Internet était encore jeune et, en dehors des cercles universitaires restreints, l’usage des réseaux sociaux n’était pas encore généralisé. Avec l’avènement de ce qu’il est convenu d’appeler le web 2.0, nous assistons à une expansion des usages sociaux du net. Force est donc de constater que de multiples usages d’Internet sont apparus, donnant lieu à de nouvelles réappropriations des technologies de l’information et de communication (TIC) par le grand public.

En effet, la plupart de ces expériences d’intégration des TIC dans les mœurs du grand nombre semblent reposer sur une conception largement positive de  l’émergence de ces outils de partage et d’apprentissage ainsi que de leur impact aussi bien dans la vie politique et économique que sociale et culturelle. À lire la documentation produite par les médias sur cet aspect, il ressort de manière explicite que l’ensemble de la communauté virtuelle partage cette vision positive non équivoque.

Or, contrairement à ce que laisse entendre la documentation produite autour des réseaux, le domaine de la réflexion sur le développement et l’intégration des TIC est l’objet de nombreuses polémiques. Il n’existe pas de consensus dans ce domaine. Bien au contraire, les positions sont souvent très polarisées entre une vision positive et une vision alarmiste de l’impact des TIC. Il s’agit d’un domaine de réflexion où sévissent d’âpres débats.

Pour certains, les TIC sont vues comme un instrument de promotion et de développement économique garantissant un avenir meilleur, tandis que pour d’autres, elles constituent un nouveau danger qui menace le lien social. Afin de mettre en évidence les grandes articulations du débat qui anime les chercheurs au sujet des TIC, nous nous proposons ici d’en rapporter brièvement les principales orientations.

Dans le présent article (en trois parties), mon but est de présenter le résumé des principales visions des intellectuels ayant abordé cette question. Sans qu’elle soit exhaustive, la liste des idées traitées ici donne un bref aperçu de la problématique et vous propose d’aller plus loin dans vos propres réflexions sur le sujet. Mais afin de mieux comprendre le débat, je juge opportun de l’inscrire dans le contexte d’émergence des TIC en général et d’Internet grand public en particulier.

Le contexte d’émergence d’Internet grand public

Durant les deux dernières décennies, les TIC ont connu un développement fulgurant. Ces dernières sont issues d’une triple filiation : elles se situent au carrefour d’un ensemble de techniques touchant l’audiovisuel, les télécommunications et l’informatique. C’est la convergence de ces trois domaines qui a conduit à l’explosion de l’information et sa circulation à travers le monde. En outre, au milieu des années 1990, la percée d’Internet auprès du grand public a donné lieu à une gigantesque et continuelle mise en réseau d’ordinateurs à travers le monde.  Ce qui permet désormais à des millions d’utilisateurs de produire, manipuler et communiquer des ressources énormes d’informations conservées dans différents endroits de la planète.

Les TIC sont ainsi devenues, pour plusieurs, synonyme de modernité, car elles constituent, selon eux, les agents clés des changements fondamentaux qui caractériseraient l’avènement d’une nouvelle société : la société de l’information.

Aujourd’hui, les TIC jouissent de manière générale d’un préjugé le plus souvent favorable. Leur introduction dans les différents secteurs de la vie sociale apparaît, pour un bon nombre d’observateurs, comme un gage de plus grande efficacité et une condition gagnante pour répondre aux défis de l’avenir.

Ce véritable engouement pour les TIC s’est traduit par la mise sur pied d’un nombre impressionnant d’expériences qui visent à les intégrer dans les différentes sphères de la vie sociale, économique, politique et culturelle. Et s’il est un secteur où l’intérêt pour les TIC et leur implantation est particulièrement présent, c’est assurément celui de l’enseignement. En effet, de l’école primaire à l’université, en passant par l’école secondaire et le collège, l’intérêt pour l’intégration des TIC s’est rapidement étendu sur l’ensemble des cycles de l’enseignement avec l’appui soutenu des gouvernements. Dans plusieurs pays, des budgets très importants ont en effet été consentis pour l’acquisition de nouveaux matériels informatiques ainsi que pour le branchement des établissements scolaires au réseau Internet. L’intégration des TIC en éducation a même donné naissance à un tout nouveau domaine : le télé-enseignement ou e-learning.

Or, si les universités ont dès le départ joué un rôle de premier plan dans la réflexion et l’expérimentation des TIC, c’est parce qu’à l’époque, Internet était encore jeune et, en dehors des cercles universitaires restreints, l’usage des réseaux sociaux n’était pas encore généralisé. Avec l’avènement de ce qu’il est convenu d’appeler le web 2.0, nous assistons à une expansion des usages sociaux du net, notamment l’engouement des internautes pour les réseaux tels YouTube, DailyMotion, MySpace, Twitter et, en tête de liste, Facebook.  Le succès de tels réseaux est retentissant. À en juger par le nombre de connexions quotidiennes enregistrées sur leurs sites respectifs ainsi que par l’étendu de leurs activités sur le web (partage de données, réseautage, recettes publicitaires vertigineuses, etc.). Il faut noter également qu’en ce début de 2011, le rôle des réseaux sociaux dans l’organisation des séries des révolutions arabes (lire mon article à ce sujet) a, en quelque sorte, accéléré le processus de réappropriation d’Internet par le plus grand nombre.

Cela dit, dans la 2ème partie, je tenterai de rapporter les visions positives des chercheurs qui pensent que le rôle d’Internet et des réseaux est crucial dans l’établissement d’une certaine « intelligence collective ».

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A suivre.

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Le marketing social

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Le marketing social est une discipline qui a connu formellement ses débuts  en 1971, avec la publication de « marketing social: une approche prévue pour le changement social » dans le Journal of Marketing par des spécialistes du marketing, Philip Kotler et Gerald Zaltman [Kotler, Philip et Eduardo L. Roberto. Social Marketing, 1971.]

Dans un article publié dans l’encycolpédie numérique Wikipedia, on définit la notion de marketing social comme étant  »l’application des techniques et des outils du marketing commercial à des milieux relevant de problématiques sociales, environnementales ou culturelles ». En tant que discipline, le marketing social trouve très vite son champ d’application de prédilection : le développement des comportements sociaux. En effet, le marketing social peut être appliqué à promouvoir, par exemple, le mérite des bonnes habitudes telles pratiquer du sport, cesser de fumer, manger sain, donner du sang ou tout simplement relaxer. C’est ainsi que plusieurs gouvernements, associations, regroupements, etc. ont su s’inspirer du marketing social dans l’élaboration de leurs stratégies de marketing.

L’usage des techniques du marketing social trouve son paroxysme dans les campagnes de sensibilisation visant à promouvoir tel ou tel  »bon »comportement social. Au Québec et au Canada, par exemple, il suffit de penser à des campagnes telles La semaine québécoise pour un avenir sans tabac (http://www.cqts.qc.ca/sqast/ ou La semaine canadienne de l’environnement (http://www.ec.gc.ca/default.asp?Lang=Fr&n=D58BD83C-1)pour comprendre l’importance de l’application  du marketing social au sein du processus de développement durable.

Espérant donc améliorer la qualité de vie des individus, le marketing social cherche surtout à se démarquer du marketing tout court. Ce dernier étant associé au développement effréné de la société matérialiste dite de (sur)consommation. Réussira-t-il toujours à maintenir cette différence? C’est ce que l’avenir des pratiques sociales nous démontrera.

L’agnotologie ou la science de l’ignorance : des recettes pour la produire, l’entretenir, la diffuser

Article paru dans Le Monde du | 04.06.11 | sous le titre : L’ignorance : des recettes pour la produire, l’entretenir, la diffuser

Étudier ce qu’on ne sait pas : quelle drôle d’idée. C’est en réalisant qu’on s’intéresse beaucoup plus à la production des connaissances qu’à la manière dont la société fabrique et propage l’ignorance que Robert Proctor (université Stanford) a forgé, en 1992, ce mot saisissant : « Agnotologie. » Cette « science de l’ignorance » était au centre d’un colloque qui s’est tenu du 30 mai au 1er juin, au Centre d’études interdisciplinaires de l’université de Bielefeld, dans le nord de l’Allemagne. Car, depuis la fin des années 2000, le terme imaginé par l’historien des sciences américain n’est plus seulement un néologisme : il recouvre une discipline aux confins de la philosophie, de la sociologie et de l’histoire des sciences. Une discipline dont l’objet est l’étude de l’ignorance elle-même, mais aussi des moyens mis en œuvre pour la produire, la préserver et la propager.

 

Le projet peut sembler abstrait. Il traite au contraire de questions d’actualité qui surgissent lorsque la science s’invite dans la société. Bien souvent, lorsque des technologies sont contestées, lorsque certains produits se révèlent être nocifs ou dangereux, des mécanismes agnotologiques se mettent en place. Dans le cas de l’industrie américaine du tabac, la publicité donnée – dès les années 1950 – à des « études » trompeuses sur de supposés bienfaits de la cigarette est connue.

 

Mais d’autres manœuvres sont plus contre-intuitives. « On le sait moins, mais les entreprises du tabac ont aussi subventionné, avec des sommes considérables, de la très bonne recherche biomédicale, dans des domaines comme la virologie, la génétique, l’immunologie, par exemple. Plusieurs Prix Nobel ont eu leurs travaux financés ainsi, explique Robert Proctor. Mais cette recherche n’était suscitée qu’à des fins de distraction. Il fallait documenter ce qui pouvait causer des maladies possiblement attribuables au tabac : lors des procès contre l’industrie, les avocats des industriels mettaient toujours en avant les risques viraux, les prédispositions familiales, etc., pour dédouaner la cigarette. »

 

Augmenter le savoir disponible peut être, paradoxalement, une façon d’accroître l’ignorance du public. « De fait, ceux qui veulent produire de l’ignorance sur un sujet donné prônent généralement « plus de recherche », renchérit l’historien des sciences Peter Galison (université Harvard). Le fait que tous les points de détail ne soient pas résolus permet de donner l’illusion qu’il y a débat sur l’ensemble de la question. D’ailleurs, le slogan des néocréationnistes américains c’est : « Enseignez la controverse. » »

 

Comment cette forme d’ignorance se propage-t-elle dans la société ? Les médias ont leur part de responsabilité. « Une idée de l’objectivité très ancrée dans les médias veut qu’une bonne présentation d’un sujet oppose systématiquement deux points de vue contradictoires, dit M. Galison. Mais, dans certains cas, ne pas choisir, c’est précisément faire un choix ! »

 

Pour évaluer la pénétration du discours des industriels du tabac dans l’opinion, Robert Proctor s’est livré à une fascinante expérience. L’historien des sciences remarque, dans l’une des nombreuses notes internes confidentielles rendues publiques par l’industrie du tabac à la fin des années 1990, après une décision de justice, que les stratèges d’un grand cigarettier demandaient en 1975 à leur département de relations publiques de ne plus utiliser le terme « jeunes fumeurs ». Celui-ci devait être remplacé par « jeunes adultes fumeurs ». Robert Proctor a eu l’idée de rechercher cette expression dans les millions de livres numérisés par Google, en fonction de leur date de publication. Résultat : l’expression était absente de l’ensemble de la production éditoriale anglophone (romans, essais, ouvrages scientifiques, etc.) avant 1975 ; elle ne s’y propage rapidement qu’après son invention par l’industrie du tabac…

 

Il ne s’agit pas de propagation d’ignorance stricto sensu mais « cela permet de mesurer l’impact que peut avoir un simple mémo interne sur l’ensemble de la société », illustre M. Proctor. Aujourd’hui encore, ajoute le chercheur, « autour de 20 % des Américains pensent que le tabac n’est pas vraiment dangereux ». Une proportion plus forte tient pour scientifiquement douteux la nocivité du tabagisme passif, alors que celle-ci est bien documentée – plus de 500 000 morts prématurées, chaque année dans le monde.

 

Un célèbre mémo interne du cigarettier américain Brown & Williamson le dit, dès 1969, en termes crus : « Le doute est ce que nous produisons. » Le projet agnotologique de l’industrie du tabac, assumé et formalisé dès les années 1950, a fait plus tard des émules, sur d’autres thèmes.

 

Avec grand succès. « Aux États-Unis, une bonne part de la population – jusqu’à la moitié selon certaines études – ont l’impression qu’il y a beaucoup de débats dans la communauté scientifique sur la réalité du changement climatique anthropique, explique l’historienne des sciences Naomi Oreskes (université de Californie à San Diego), auteure, avec Erik Conway, d’un récent ouvrage remarqué sur le sujet (Merchants of Doubt, Bloomsbury Press, 2010). En 2004, j’ai publié une étude (une analyse de la littérature scientifique, publiée dans la revue Science) qui montrait que cela était faux. Immédiatement, j’ai été attaquée et j’ai cherché à savoir qui étaient ceux qui m’attaquaient. » Bien vite, l’historienne découvre « un mouvement très organisé de personnalités qui avaient prétendu, plusieurs années auparavant, que les pluies acides et le trou dans la couche d’ozone ne posaient pas de problème ».

 

Aux sources de ce mouvement, Naomi Oreskes identifie trois scientifiques américains de renom : William Nierenberg (1919-2000), Robert Jastrow (1925-2008) et Frederick Seitz (1911-2008), fondateurs en 1984 du George C. Marshall Institute, un think tank conservateur, véhicule de leurs idées. Or M. Seitz était également consultant au service du cigarettier RJ Reynolds. « Ce lien avec le tabac m’a rendue suspicieuse, car c’est un domaine scientifique qui n’a rien à voir avec les sciences de l’atmosphère, dit Mme Oreskes. C’était le signe que ces personnalités étaient engagées dans un projet politique et non dans un véritable débat scientifique sur la question climatique. »

 

Celui-ci se résume, selon l’historienne, à la défense de la liberté économique comme garante des libertés individuelles. Même aux yeux de grands chercheurs, les faits scientifiques peuvent être occultés par l’idéologie, résume en substance Mme Oreskes. « Ces scientifiques qui avaient fondé toute leur carrière sur l’utilisation de la science pour défendre les États-Unis contre l’Union soviétique ont vu, à la fin de la guerre froide, dans les sciences de l’environnement un avatar du communisme », explique l’historienne. D’où le lien avec le tabac : « De même qu’il y a une peur de voir le gouvernement réguler l’activité économique, il y a une vraie crainte qu’il s’immisce dans la vie privée, en intervenant sur des choix comme celui de fumer, etc. »

 

Dans la lignée du Marshall Institute, de nombreux think tanks américains – parfois financés par les intérêts des combustibles fossiles – enrôlent des scientifiques pour poursuivre, sur la question climatique, l’œuvre agnotologique commencée à la fin des années 1980. Avec les mêmes moyens : publication de livres, de rapports, de communiqués de presse, de tribunes publiées dans la presse… « Leur production ressemble à de la science, avec des notes de pied de page et des références, mais elle n’en emprunte pas les canaux habituels », note l’historienne.

 

Avec un nouvel allié de poids : le Net. « Une fois que ces arguments sont injectés sur le Net, ils ne peuvent plus être arrêtés ou contrés, ajoute Naomi Oreskes. Dans les forums en ligne, ils sont mis en avant et suscitent des discussions sans fin. » Instrument de l’accès au savoir, Internet est aussi devenu, paradoxalement, une pièce maîtresse du dispositif agnotologique. Sur de nombreuses questions relatives au climat, « un honnête citoyen ne peut plus s’informer en cherchant des informations sur Google », conclut l’historienne. p

Stéphane Foucart

Article paru dans l’édition du 04.06.11